Journées du cinéma europeen
Journées du cinéma europeen
La soirée d'ouverture

Certitudes incertaines

 

Les journées du cinéma européen à Tunis se sont ouvertes en grandes pompes, voulant ainsi donner une idée de L'Europe que souhaitent bâtir ses concepteurs. Un buffet à la mesure de l'opulence de L'Union Européenne, suivi d'un concert – ballet qui exprime la diversité que connaît une Union Européenne élargie, qui se présente ouverte et multiple,  d'après l'allocution d'ouverture, et enfin, un film portugais qui parle plus de malaise et de doutes, que des perspectives souhaitées.

 

L'UE est riche; matériellement riche. Le festin, généreux et luxueusement garni, offert aux invités à la réception d'ouverture le démontre si bien; même si on aurait souhaité que ces largesses touchent aussi, voire plutôt, les formats des films dont certains seront projetés en DVD.

 

L'UE se veut ouverte et multiculturelle. Le spectacle, qui a précédé la projection du film, affirme cette option. Les musiciens du groupe européen "Rumur Hang", accompagnés de danseurs locaux, ont fait apprécier aux présents un premier tableau où des pas de danse classique se le partagent au Rap et au Hip Hop; le tout sous une musique offrant un mélange impliquant des références aussi bien à The Doors qu'à Jean Michel Jarre.
Le second morceau présenté va plus loin dans cette quête d'inter fusion entre les cultures, puisqu'il fait vivre ensemble des airs de rock et des notes de musique orientale dans une improvisation accompagnant une interprétation qui revisite la chanson de notre "Oulaya" nationale, "Alli Jara".
 
L'UE se cherche et doute de ses réalités qui sont encore loin de ses espérances  déclarées. Le film portugais d'ouverture "André Valente" (Catherina Ruivo – 2003) l'illustre si bien.
"André Valente" est un film sur l'absence et la solitude; sur l'incommunicabilité aussi. Les portes et les fenêtres sont closes, on se regarde par les bâillements des ouvertures, les rues sont montrées vides, ceux qu'on aime sont en continuelle partance, les contacts entre les protagonistes sont épisodiques où conflictuels. C'est un espace en crise qui se renferme sur son malaise.
Le début du film nous installe déjà dans cet état des choses. Un bébé électrocuté qu'un père négligeant amène à l'hôpital. La mère arrive. Son comportement est un reproche "physique" qu'elle fait au père. On repère déjà une déchirure dans l'atmosphère. On devine aussi cette relation de présence – partance, même de  répulsion – attirance, qui caractérise cette union.
La réalisatrice ne s'intéresse nullement aux raisons qui provoquent cet état des choses. Elle le constate plutôt, tout en notant ses effets immédiats. Elle n'explique rien, ne parle ni de ce qui a précédé, ni de ce qu'en viendra. Elle se concentre sur les sensations propres à ses personnages et aux effets que ces sensations ont sur leurs relations. D'ailleurs, pour ne pas éparpiller cette tension et pour exprimer le clos dans lequel vivent ces personnages, Catherina Ruivo les fait muer en boucles, soient circulaires (le patineur russe, la mère), soient linéaires (les allers retours d'André ou du père). C'est ce qui donne au film une large étendue émotive et installe le spectateur à l'intérieur du malaise qui mine les personnages du film.
Pour donner encore plus d'impact à ce sentiment, la cinéaste  élimine tous les autres paramètres qui peuvent agir ou provoquer cette crise. Ainsi, tous les protagonistes travaillent, donc pas de chômage; ils se situent dans le ventre mou de la société, donc ni crise due à l'abondance, ni celle due à un état nécessiteux ; aussi,  pas de crise  provoquée par un intellectualisme prétentieux  ou un militantisme actif.
Rien de tout ça; juste des êtres qui sont en crise avec eux-mêmes et avec un environnement pas totalement exprimé dans le film. D'ailleurs, il n y a même pas la crise habituelle du couple: le mari et la femme travaillent, ont un fils normal, s'aiment et sont complices sexuellement.
La crise se situe à un autre niveau. Elle est l'émanation d'une réalité latente qui s'installe sous les yeux d'un enfant qui voit le monde qui l'entoure s'effriter, partir et disparaître. Les adultes ne savent plus quoi faire, comment réagir. Ils s'installent dans le doute, l'indécision et l'isolement. On a beau dire qu'il faut accepter de vivre à côté de l'autre, et même de le faire, ça n'implique nullement de vivre avec l'autre ou en harmonie avec lui. La preuve! Ce russe qui n'est pas accepté malgré sa maîtrise de la langue locale et ses qualités de patineur, ces travailleuses noires qui tâtent un milieu où elles ne trouvent pas leur équilibre, ou cette caissière autochtone  qui classifie ses préférences raciales. Même la relation de l'enfant avec le patineur russe peut être comprise pour une compensation du père, plutôt que par l'acceptation de l'autre.
En fait, le film ne rend les contacts possibles, qu'entre individus en situation d'incertitude: l'enfant agressé et sans père avec un russe adulte et protecteur, ce même russe marginalisé et isolé, avec la famille en crise, le garçon avec des filles, la mère délaissée avec un collègue trompé par sa femme ou avec le patineur slave. Même ces relations finissent par subir l'impact de cette réalité floue et brumeuse: la petite fille part, le russe aussi, l'amant qui devient violent. D'ailleurs le film se ferme sur l'enfant et la mère qui restent seuls dans leur maison et qui se renferment l'un sur l'autre dans une étreinte qui exprime toute l'étendue de leur solitude et de leur détresse.
"André Valente" est un film dur à voir parce qu'il implique l'émotion à chaque instant. Une émotion qui n'a rien de tendre ou de beau. Une émotion qui prend les tons ternes de cette cité sans soleil et sans chaleur, presque sans présence humaine.
 
Ainsi, la soirée d'ouverture a fait le tour de la question "Réalités Union Européenne". Elle exprime si bien les contradictions qui caractérisent la construction  de cette Europe, ainsi que sa relation avec l'autre. Certes, on a des certitudes sur les souhaits car, pour le bien de tous, ça ne peut être autrement, mais les perspectives restent tâchées d'incertitude.
                                                                                                                   Naceur SARDI