Un film en devenir: TRENTE

Un film en devenir TRENTE de Fadhel Jaziri

D'habitude, un critique parle d'un film après sa sortie et non avant sa réalisation. Seulement, pour le prochain film de Fadhel Jaziri, son premier en solitaire, les perspectives qu'il fait miroiter dans le contexte actuel, brumeux et incertain, du cinéma tunisien, font de cette œuvre la paille de foin qu'on se sent obligé d'agripper, avec le vague espoir qu'elle sera la locomotive qui tirera la production local vers des jours meilleurs.


Mit sur son trente et un, et dans un lieu insoupçonné pour présenter un film (l'amphithéâtre de la Société Tunisienne de l'Electricité et du Gaz, fournisseur des locaux de tournage), Fadhel Jaziri,cet agitateur de la culture depuis plus de trente ans, n'arrive pas à cacher son émotion quant il commence à parler de son film, "Trente" (Thalathoun), sous toutes les coutures.
Revisitant l'Histoire de la Tunisie de 1924 à 1935, "Thalathoun" a pour ambition de mettre en avant la pensée et les liens qui ont existé, ou qui auraient pu exister, entre cinq hommes dont l'influence à été, elle l'est encore, prépondérante  sur le devenir de la Tunisie moderne. On parle ici de Tahar Hadded, Belgacem Chebbi, Mohamed Ali hammi, Ali Douagi et Habib Bourguiba.
Ces hommes, par leurs luttes, par leurs visions avant-gardistes et par leurs contestations et leurs transgressions de l'ordre établi et de la culture dominante, ont permis à leur pays d'être en diapason avec certains concepts de modernité; alors qu'ils furent marginalisés et honnis, voire bannis, à leur époque, aussi bien par le colonisateur que par leurs concitoyens.
Hadded, militant des droits de l'homme et auteur de l'écrit "Notre femme dans la chari'â et la société", précurseur de la code de la femme; Hammi, fondateur de la première organisation syndicale autochtone; Belgacem Chebbi, poète romantique et auteur d'une approche nouvelle, très contestée, de la poésie arabe classique et du rôle de la poésie en général ; Ali Douagi, nouvelliste et essayiste appartenant au groupe contestataire et fondateur d'un des rares mouvements culturels tunisiens, le groupe "Taht Essour"; Habib Bourguiba, militant politique visionnaire et imbibé des valeurs de la France moderne, et futur premier président de la  Tunisie indépendante; ce sont les principaux protagonistes du futur film de Fadhel Jaziri. Ceci est déjà un défi, car parlé au même temps de tant de personnalités aussi importantes dans la pensée collective tunisienne, est un travail colossal et périlleux.
      L'autre défi de ce film est d'ordre technique et financier. Un budget de plus deux millions de dinars, 211 comédiens, 500 figurants,un décor érigé en studio (la grande partie du film est tournée dans un décor construit par 80 décorateurs dans une centrale électrique désaffectée), un tournage en cinémascope pour la première fois en Tunisie, un story-board de 2400 planches dont la qualité permet une édition (prévue) en BD, un making off tourné par deux caméras, "Trente" est en train de faire éclater les limites des moyens de la production cinématographique tunisienne et d'explorer des nouveaux horizons qu'on croyait, jusqu'à ces jours, inabordables.
      Le dernier défi est de travailler sur un scénario, écrit en collaboration avec la romancière Aroussia Nallouti, qui a pour ambition de projeter une lueur d'espoir sur une actualité, locale et internationale, de plus en plus intolérante, pour ne pas dire réactionnaire et morbide; ceci, en projetant sur cette actualité, la lutte, la perséverance et le militantisme d'une bande de jeunes intellectuels à l'esprit éclairé et férus de justice et de liberté  , dans un contexte d'injustice, de fermeture sur soi même et de rejet de l'opinion différente et de renouveau, que sont les années trente en Tunisie.
 
       Le tournage, qui a commencé le 25 septembre 2007, va durer 10 semaines. La post-production sera totalement prise en charge par les nouveaux laboratoires de Gammarth (LTC Méditerranée – Tunisie).
 
Le réalisateur ambitionne que son film sera prêt pour "Cannes 2008". Ce n'est pas ça le plus important. L'important, vu les moyens énormes (pour la Tunisie) qui sont déployés, vu l'expérience de son auteur (acteur, réalisateur, homme de théâtre, concepteur de méga spectacles scéniques, producteur), vu le présence d'une nouvelle génération d'acteurs et de techniciens issus d'une formation académique, et d'une pléiade de techniciens confirmés (Ali ben Abdallah en chef opérateur et Larbi Ben Ali au montage), est que ce film entamera une nouvelle ère de réconciliation du tunisien avec son cinéma, d'interrogation sur le devenir et les perspectives de ce cinéma, d'un renouveau qualitatif et quantitatif de ce secteur pour qu'il continue, dans la lignée de la production des années 70 et 80, à glaner une place, conforme à ses potentialités,  aux niveaux national, régional continental et international.

 Nacer Sardi