"Johnny Mad Dog" : les fils du cauchemar africain

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Un garçon, à peine un adolescent, revêt une robe de mariée. Dans un autre film, sur un autre continent, cette séquence fournirait les prémices d'une exploration psychologique - naissance d'une identité sexuelle, formation d'une névrose juvénile. Ici, quelque part en Afrique, l'enfant essaie une tenue de combat, dans laquelle il va tuer, piller, violer.

 

Depuis le début de la guerre au Liberia, dans la nuit de Noël 1989, le monde est devenu familier du spectacle de ces enfants travestis, équipés d'armes parfois plus grandes qu'eux, qui détruisent leur pays, leur famille, pour le compte de chefs de guerre, Charles Taylor au Liberia, Foday Sankoh en Sierra Leone, aujourd'hui Laurent Nkunda en République démocratique du Congo.

Cette dimension spectaculaire relève de l'essence même du phénomène des enfants soldats. Les responsables ont compris que ces figures grotesques, dont la vie n'a plus de valeur, sont l'instrument idéal pour faire régner la terreur. Les sociétés victimes de ces armées sont assaillies par le pire des cauchemars : des enfants qui auraient dû être tués ont été épargnés pour devenir les tortionnaires de leurs parents. A Hollywood, on a bâti des dizaines de films d'horreur sur ce schéma. Faut-il pour autant faire un spectacle de ces drames africains ?

La réponse qu'apporte Jean-Stéphane Sauvaire, réalisateur de courts métrages, documentariste, qui livre là son premier long métrage de fiction, dérange profondément : en utilisant la violence et l'immédiateté du cinéma, il impose au spectateur occidental la vision prolongée de cette horreur. Johnny Mad Dog esquisse le mécanisme du recrutement, de la déshumanisation des enfants-soldats aux mains de leurs officiers et bourreaux. Mais ni le scénario (adapté du roman Johnny chien méchant (éd. Le Serpent à plumes), de l'écrivain congolais Emmanuel Dongala), ni la mise en scène ne s'aventurent très loin dans la psychologie des personnages. Ils n'explorent pas non plus les mécanismes politiques et militaires qui font que ces guerres interminables sont aussi des affaires rentables : il a fallu attendre quatorze ans au Liberia pour que les armes se taisent, douze ans en Sierra Leone, et le Congo est toujours au fond de l'abîme.

ABATTRE SON PÈRE


Non, Johnny Mad Dog reste à la surface des gens, des lieux, et le seul ordre que le film impose à cet enfer est celui d'une mise en scène qui joue de la fascination et de la répulsion qu'inspirent ces enfants. Johnny Mad Dog traîne sa kalachnikov dans un groupe rebelle, aux abords d'une grande ville africaine. Les premières séquences déjà évoquées montrent les enfants qui terrorisent des adultes avant d'exiger d'un écolier qu'il abatte son père. C'est ainsi que l'on recrute dans cette troupe qui bientôt doit partir à l'assaut de la capitale.

Jean-Stéphane Sauvaire a tourné son film au Liberia, mais a tenu à conserver à son film un caractère vague. Les personnages s'expriment en pidgin libérien, mais les noms d'ethnies et la situation militaire qui oppose les rebelles aux gouvernementaux sous les yeux de troupes de l'ONU passives n'a aucun rapport avec l'histoire du pays.

Christopher Minie, le garçon qui tient le rôle de Johnny Mad Dog, est introverti, indéchiffrable. Dès qu'apparaît à l'écran le personnage de No Good Advice (Dagbeh Tweh), un garçon petit perpétuellement noué par la haine, le film trouve un autre centre de gravité, du côté du grotesque et du cauchemar. Ces jeunes gens, qui - nous dit le réalisateur - ont été eux-mêmes combattants pendant les dernières années du conflit libérien, retrouvent leur agitation inextinguible (qui, à l'époque, avait pour carburant alcool et drogues bon marché), leur indifférence terrible au monde et aux autres.

Parallèlement, le film montre les efforts d'une jeune fille, Laokolé, pour échapper à la guerre. Elle doit transporter son père infirme, préserver son petit frère. A deux reprises, son chemin croise celui de Johnny Mad Dog. Cette dramaturgie très simple donne au film une structure dans le temps et l'espace. Pourtant, c'est dans son expression du chaos, dans sa mise en scène d'un groupe où tous les rapports sociaux sont détruits ou dégradés jusqu'à devenir méconnaissables que le film de Jean-Stéphane Sauvaire trouve sa raison d'être. Il met simplement sous nos yeux des images que nous n'avons jamais voulu vraiment regarder.

 

Source : http://www.lemonde.fr