Thalathoun ou l'extrème difficulté de filmer líHistoire
Thalathoun (Trente) est, disons-le d’emblée, loin d’être un film banal. D’abord, en ce sens qu’il raconte et met en scène notre histoire, notre mémoire, «nos emblèmes», voire nos mythes.

Soit des figures artistiques intellectuelles et politiques éprises de liberté, d’indépendance et de modernité qui se sont élevées contre tous les dogmatismes et obscurantismes à une période de l’histoire de notre pays.

 

 

Ensuite, parce qu’il suscite des interrogations essentielles : comment écrire et filmer l’Histoire ?  Selon quel angle ? Selon quelle vision ? Et sous quel éclairage ?


Ici, en l’occurrence, peut-on s’attacher à une période historique, les années 30 (qui ont donné au film son titre), en reconstituer les faits  et événements, ainsi que les physionomies architecturales, vestimentaires, poétiques, musicales, tout en se défendant de faire un film historique ?


Peut-on justifier et excuser toutes les incohérences et entorses  à l’histoire, sous prétexte qu’il s’agit d’un film «qui  de par la technique de la narration, serait plus de l’ordre de l’épique que de l’Histoire?», (dixit Fadhel Jaziri).  Certes, ces manquements à la précision historique et autres anachronismes, décriés ici et là, méritent d’être relevés et soulignés (tels les événements du Jellaz qui se sont déroulés en 1911 et non dans les années 30, l’arrestation du leader Habib Bourguiba qui a eu lieu le 9 avril 1938 et non pas en 1934, comme cela a été montré dans Thalathoun, soit trois ans après la mort de Tahar Haddad), mais le plus important, malgré tout, demeure, à nos yeux, d’autant qu’il s’agit d’un film «personnel», la manière dont Jaziri a filmé les événements et personnages appartenant à un pan de notre histoire (1924-1934).
Des événements qu’il aborde, il est clair, en artiste et non en historien. A preuve, sa déclaration à La Presse Magazine du 9/11/2008:  «J’ai réalisé le film personnel auquel j’ai rêvé».


Mais au commencement était la fable : le film s’ouvre sur Tahar Haddad fiévreux, et délirant : «Il se souvient, à travers l’écriture, des événements qu’il a vécus dans une sorte de retour sur soi de l’aube jusqu’au crépuscule».


Haddad mis au ban de la société, rejeté, conspué, attaqué par tous les rétrogrades et les autres esprits obscurantistes de tous bords est victime de son militantisme pour les droits de l’homme et pour l’émancipation de la femme. «Héros» au destin tragique, il a croisé d’autres militants pour la liberté, notamment Mohamed Ali El Hammi, fondateur de la première organisation ouvrière tunisienne, la CGTT. Abou El Kacem  Chebbi (Pourquoi Belgacem?), grand poète engagé, cette amitié se déroule sur une toile de fond effervescente et riche en événements politiques, artistiques et culturels dominée par une kyrielle de figures emblématiques: Bourguiba, Sfar, Douagi, Matri, Snoussi et tant d’autres.

 

Des personnages porteurs d’idées et d’idéaux

Maintenant, au-delà de la fable, comment ces personnages emblématiques sont-ils construits et comment les a-t-on perçus ?


D’emblée, disons que pour la plupart, ils sont plutôt esquissés comme des porteurs d’idéaux et d’idées, des idéalistes, des rêveurs, des leaders, et non point des personnages vivants, en chair et en os, denses, complexes, contradictoires. Résultat : ces personnages sont restés abstraits, des archétypes sans âme, presque.


Solitaires, Hammi, Haddad et Chebbi sont voués à un destin tragique.  Inégalement construits, ils sont racontés plutôt  qu’incarnés, tel Hammi, qu’on voit très sommairement dans de courtes scènes.


Chebbi, lui, contre toute attente, passe de l’état d’amoureux transi à celui de démissionnaire qui, malade et de guerre lasse, abandonne son combat pour la liberté, en se réfugiant dans son Sud natal (scène de mise à nu au hammam). Est-ce vrai? Car en réalité, face à la maladie, Chebbi a retrouvé sa voie personnelle et son destin de poète.
Pourquoi cette entorse à l’esprit même du film? Pourquoi s’attarder sur cette prétendue relation avec une Russe ?  (Sa muse «Eva», en fait, une Anglaise).
Le personnage de Douagi, lui, relève franchement du cliché, buveur invétéré, cabotin, pesant…
Il est maigrement construit, d’autant qu’il est si mal incarné.
Quant à Haddad, narrateur et acteur des événements, plus fouillé, n’en demeure pas moins un personnage plutôt, cérébral. Cela quoique, l’essence de ses idées de précurseur du Code du statut personnel ne soient pas clairement énoncées, reflétées.

 

Et l’interprétation
de l’Histoire?

 

Ainsi ces précurseurs et symboles de la modernité tunisienne sont situés à plusieurs niveaux d’action : Mohamed Ali Hammi au niveau social et syndical, les leaders Sfar, Matri, Mohieddine, Bourguiba au niveau politique, Chebbi et Douagi sur les plans artistique et culturel, Tahar Haddad, enfin, au niveau de la pensée sociale.
Or, dans ce chassé-croisé de ces actions  de tous ordres, on n’apprend pas plus, on ne sait pas plus que ce que l’on sait déjà.


Car interroger cette modernité naissante suppose une vision et une interprétation de l’Histoire en tenant compte de tous les événements, pensées, idéologies et mouvements intellectuels qu’ont connus le  pays et le reste du monde.


Voilà pour ces chantres de la modernité. Qu’en est-il, maintenant, de la réalité de la société tunisienne des années 30? Du peuple? Comment ont-ils été montrés? Dans Thalathoun, les principales figures de la modernité et de la liberté sont montrées coupées de la population, de la société qui les rejette. Ils ne sont  guère portés ni soutenus dans leur lutte émancipatrice, le peuple étant tel une masse informe, shématique, hystérique ou carrément figée. C’est là, l’idée du combat individuel et de l’individualisme qui est confortée et érigée en modèle.
Pourtant, les années 30 incarnent par excellence les prémices de la mutation sociale, les changements de mentalité. Cette époque riche et effervescente a connu des batailles et des confrontations d’idées dont les échos et l’impact ont profondément touché la société dans toutes ses composantes.


Une société qui avait alors réagi et agi, ce que l’on ne voit pas franchement dans Thalathoun.
Ne pas avoir filmé ces personnages dans leur milieu naturel et social est-il dû à une économie de moyens? Peut-être bien.


Or, pourtant, par ailleurs, le réalisateur s’est permis le luxe de reconstituer décors, costumes et accessoires dans une écriture cinématographique par moments monumentale (scènes de masse et de figuration notamment).


Reconstitution pour reconstitution, pourquoi ne pas y être allé franchement?
Pourquoi également cette écriture mi-figure mi-raisin entre le cinéma et la sur-représentation sous forme d’une multitude de scènes (tableaux) trop insistantes, trop installées, façon théâtrale? C’est que Thalathoun véhicule une écriture cinématographique qui emprunte à tous les arts (théâtre, mégaspectacles musicaux, joute poétique, peinture, etc.), multipliant, de ce fait,  les  voies de la création qui n’ont pas toujours grand-chose à voir avec le 7e art.
En fait, Fadhel Jaziri paraît comme victime de son riche parcours où il a fréquenté plusieurs arts à la fois en tant qu’artiste et producteur culturel éclectique et prolifique (théâtre, mégaconcerts, mégaspectacles, etc). Son désir de faire une synthèse de ces multiples expériences par le biais du cinéma est volontairement affiché; or, cette synthèse multidisciplinaire semble inaboutie. Sans doute parce qu’à l’origine, le réalisateur a fait des choix qui l’ont empêché de développer une vision  moins neutre et plus claire de son appréhension et interprétation de l’Histoire. Thalathoum manque donc d’une vision  plus affichée, plus profonde.


Pis, la prétention épique, le parti pris de la démesure, le piège de l’exhaustivité consistant à vouloir coûte que coûte «convoquer» le maximum de personnages emblématiques de l’époque ont secrété en gros le monumental truffé de digressions surréalistes (la scène de circoncision où l’on chante l’épopée de Daghbagi, la scène de la rencontre Haddad et Amor Fayache, le saint derviche pour ne citer que ces deux exemples). Or, en économisant certains faits et personnages de l’histoire et en allant à l’essentiel, l’écriture cinématographique aurait gagné en force et la construction dramaturgique en rigueur. Le récit fort éclaté aurait de son côté gagné en liant, en rebondissements, voire en suspense afin de capter l’attention.


Tout est esthétiquement beau dans Thalathoun : comédiens, images, décors, costumes traditionnels trop propres, trop chiadés. Ce parti pris de la beauté est-il du meilleur effet? Car il existe aussi une esthétique du laid, du sale. Et puis pourquoi pas des costumes modernes pour les précurseurs de la modernité? Pourquoi pas une image moins froidement belle donc, plus chaude, plus pétillante à l’image de l’époque traitée.


Au niveau de la langue, Jaziri a opté pour plusieurs niveaux. La prose rimée, la poésie déclamée, le dialecte tunisois et une langue du Sud épurée, trop artificielle, outre l’arabe littéral.


Le tout dans une diction  enflée, reprise en chœur par la majorité des jeunes interprètes (or, la modernité n’est-elle pas l’expression suprême de l’individu?) qui sont pour la plupart, de nouveaux visages dont le jeu s’est avéré très dilettante. Seul Ali Jaziri (Haddad) a réussi à convaincre, car Maher Hafidhi (Chebbi) et Walid Nahdi (Douagi) ont été approximatifs. Ghanem Zrelli dans le rôle du leader Habib Bourguiba, lui, n’a ni le charisme, ni la flamme passionnée du leader. Thalathoun, ponctué par les trois cris de Tahar Haddad dont le cri final a été poussé dans le local de la Rachidia, lors de l’annonce de la mort de Aboul Qacem Chebbi, se clôt par une scène qui scelle le destin tragique des trois protagonistes.
Haddad retrouvera enfin ses compagnons dans l’Au-delà.


Asfour (l’enfant martyr tué par l’armée coloniale) Hammi et Chebbi. Tels des anges (une mort angélique, un clin d’œil à La cité des anges de Brad Siberling), les trois amis quittent ce monde pour gagner à jamais l’immortalité grâce au martyre, à leurs idéaux ou à leurs œuvres. Mais Thalathoun, restera-t-il, lui, comme un film immortel dans l’histoire du cinéma tunisien malgré tous ses défauts? On peut en douter, mais  l’Histoire en jugera.

 

Samira DAMI         

 

Source : La presse