Raja Amari : "Les Tunisiens se renferment de plus en plus"

http://www.lexpress.fr/medias/125/1_407.jpgEn plein tournage de son deuxième film, Raja Amari nous livre ses premières impressions sur Anonymes, évoque son pays d'origine, la Tunisie, et son travail avec Hafsia Herzi.

 

 

Que cherchez-vous à montrer avec Anonymes ?

J'ai voulu raconter l'histoire d'une jeune femme qui débarque, moderne et différente, et qui fait découvrir à trois femmes en marge de la société un monde extérieur et une autre façon de voir les choses. Le personnage Ali est intriguant, et il va bouleverser la vie des habitants de la maison, qui voient sa modernité et sa liberté comme une agression.

 

Il est donc question d'un affrontement entre tradition et modernité ?

Pas exactement un affrontement ; je voulais plutôt montrer que de plus en plus, il existe en Tunisie une sorte de repli identitaire, et une manière d'envisager l'autre comme agresseur potentiel. Les gens ont tendance à se renfermer. Et à chaque fois que je reviens en Tunisie, je me sens de moins en moins en phase avec la façon qu'ont les habitants de se positionner par rapport au monde.

 

Comment avez-vous écrit ces trois personnages de femmes ?

J'ai des voisines qui leur ressemblent. Elles sont tout le temps ensemble, prennent des postures étranges et se tiennent à l'écart des autres. Chaque jour, elles vont faire leurs courses et au retour, elles s'assoient sur un banc. Un jour, je me suis assise à côté d'elles, et je sentais une réelle méfiance de leur part. Le personnage d'Ali, dans le film, se retrouve confronté à de telles personnes. J'ai voulu montrer une spirale de violence, où règne l'incompréhension, mais qui soit sensuelle à la fois.

 

Anonymes suit-il un fil directeur initié par Satin rouge, votre premier film ?

Pas vraiment, si ce n'est qu'il montre également un ensemble de personnages qui se ne disent pas les choses et refoulent leurs émotions.

 

Cela est-il, à votre avis, typiquement féminin ?

Ici, en Tunisie, oui. C'est un phénomène très présent chez les femmes, qui essayent à tout prix de se donner une posture.

 

Six ans se sont écoulés depuis Satin rouge. Pourquoi un tel délai ?

J'ai eu beaucoup de difficultés à faire financer le film. Entre temps, j'avais écrit un autre scénario qui traitait de l'immigration clandestine, mais qui n'a pas pu se faire à cause d'un manque de budget. On m'a reproché le fait que le scénario ne ressemblait pas assez à celui de Satin rouge ! Pour Anonymes, trois productions sont à la barre, cela montre bien la difficulté qui existe à monter un budget.

 

Confier le rôle principal à Hafsia Herzi, était-ce pour vous une évidence ?

J'ai vu l'affiche de La graine et le mulet, et avant même d'avoir vu le film, je me suis dit qu'elle serait parfaite pour le rôle. Je l'ai rencontrée, elle a vite accepté, s'est vite investie dans le projet ; c'était une rencontre très agréable. Hafsia est quelqu'un de passionnée, avec une grande capacité de travail. Elle est instinctive et à la fois rigoureuse, et contrairement à ce que l'on a pu dire après le film de Kechiche, elle est excellent dans les rôles de composition !

 

Le décor (une grande bâtisse coloniale) utilisé pour le tournage était-il essentiel ?

Absolument. Nous cherchions une maison qui puisse tout de suite parler aux spectateurs. Celle-ci est la première que nous avions visitée ; j'ai tout de suite su que c'était celle dont nous avions besoin. Après, nous en avons vu beaucoup d'autres, mais rien trouvé. C'était celle-là qu'il nous fallait !

 
 
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