Productions ramadanesques: Superficielles, vulgaires, sans imaginationÖ

http://www.lexpression.com.tn/upload/choufli-hall2008-(8).jpgSitcoms, séries, feuilletons, caméra caché, émissions difficiles à définir, la programmation ramadanesque se montre variée et plus diversifiée que jamais, grâce à l’apport des producteurs privés. Enfants gâtés des chaînes de télés en ramadan, les téléspectateurs nous ont confié ce qu’ils pensent des différents produits, dont la qualité (ou plutôt la médiocrité) fait débat. Place aux sociétés de productions audiovisuelles privées dans ce premier ramadan après la fermeture de l’Agence nationale de la promotion audiovisuelle (ANPA) et le passage de ‘‘Canal 21’’ au réseau satellitaire à partir de novembre dernier.

 

Ces changements ont certainement affecté le paysage audiovisuel tunisien et les chaînes de télévision du service public qui se nourrissaient des produits assurés par l’ANPA, structure en charge de la production destinée à l’Etablissement de la télévision tunisienne (ETT). Par conséquent, le marché de l’audiovisuel a ouvert ses grandes portes, en ce mois de Ramadan, à la grille de programmation traditionnellement ultra chargée. «Le diffuseur est un maillon important dans la chaîne de la production. C’est pour cela qu’on se retrouve dans un cercle vicieux, à ne produire pour la télé qu’en Ramadan, mis à part quelques exceptions qui ne font pas la règle», explique Imed Marzouk, producteur.

C’est pour cela aussi qu’on se retrouve avec une programmation éclectique et variée qui va du branché au classique et du dramatique à l’humoristique.

Rien qu’entre 20h et 23h, dans cet espace de trois heures après la rupture du jeûne et la diffusion classique de chants liturgiques, («dhikr» et «ibtihalat»), les grilles de programmation des deux chaînes du service public, à savoir ‘‘Tunis 7’’ et ‘‘Canal 21’’, proposent 8 nouvelles productions. Le public vit sous l’emprise d’une véritable boulimie télévisuelle.

Quant à la qualité des programmes de cette année, les téléspectateurs la retrouvent, dans leur majorité, inférieure à leurs espérances pourtant très peu ambitieuses.

Dans cette foule de produits, une bande d’annonce diffusée durant les premiers jours de Ramadan a suscité la curiosité de certains, celle de ‘‘Weld Ettalyena’’, premier feuilleton diffusé après la rupture du jeûne sur ‘‘Tunis 7’’.

 

L’expérience ‘‘Weld Ettalyena’’


«J’attends impatiemment ‘‘Weld Ettalyena’’. La bande d’annonce est très marrante. On n’y trouve l’humour tunisien pour de vrai. En un mot: c’est notre ambiance’’, nous disait Emna Sillini, bachelière. «Plus sensationnel que le feuilleton de ‘‘Nour’’, plus émouvant que ‘‘Prison Break’’» [expression traduite littéralement de l’arabe, NDLR], commente une voix à l’intonation classique avec un ton sérieux qui laisse échapper un air d’autodérision et d’une parodie consciente des intérêts des téléspectateurs tunisiens.

Réalisateur et scénariste de ‘‘Weld Ettalyena’’, Nejib Belkadhi s’est forgé une très bonne réputation auprès d’un public à la recherche d’originalité et d’innovation. «Il est drôle, sympa, original et innovant. En tout cas c’est ce que je garde comme impression de l’émission ‘‘Chams Alik’’», renchérit Nadia Frej, étudiante en psychologie.

Nejib Belkadhi a fait, dès ses débuts, une rupture entre ses créations et le reste des créations audiovisuelles. À commencer par ‘‘Chams Alik’’, magazine hebdomadaire diffusé entre juillet 1999 et Octobre 2001 sur ‘‘Canal+ Horizons’’ brisant les tabous et mêlant reportages et interviews aux sketchs. «J’ai compris avec ‘‘Chams Alik’’ que les Tunisiens ont de la préférence pour l’humour décalé. C’est présent et bien enraciné dans notre société. Il suffit de le prendre de la rue et de le mettre à l’écran», nous confie-t-il. Avant-gardiste, l’émission a faite couler beaucoup d’encre à l’époque. «Une série de reportages autour d’un thème conçu avec un traitement différent qui vient rompre complètement avec le déjà vu, voire le conventionnel. On y adhère joyeusement, car on y trouve un discours bref et sincère et une investigation profonde qui ne nous laisse pas sur  notre faim», note assez justement Lotfi Ben Khelifa dans ‘‘Le Temps’’ du 16 janvier 2001.

Après ‘‘Chams Alik’’, Nejib Belkadhi est retourné à la télé en juin 2002, mais cette fois-ci sur ‘‘Canal 21’’ pour présenter ‘‘Dima Labess’’ produite par son compagnon de route Imed Marzouk sous l’égide de Propaganda Production, propriété du duo.

Cette année, le duo nous présente ‘‘Weld Ettalyena’’, une comédie riche en parodie, couleurs, vivacité des plans et personnages hors normes, du moins celles qu’on nous présente habituellement dans les télés tunisiennes. C’est une série à vocation publicitaire à la base, mais les deux cinéastes ont su y introduire le produit de la société commanditaire sans que cela «harcèle» le téléspectateur par ce matraquage commercial qu’on a l’habitude de constater chaque fois qu’il s’agit d’une création audiovisuelle sponsorisée par une marque commerciale. «On a fait de sorte que le sponsoring soit intégré de manière subtile», affirme Imed Marzouk.

 

Un désastre visuel

«Les problèmes posés sont bien choisis. C’est bien de parler des tromperies au sein des couples et des frimeurs de l’IHEC (rire). Mais le jeu d’acteur est nul»,  souligne Hamdi Chakroun, étudiant en pilotage, à propos du feuilleton ‘‘Maktoub’’, réalisé par Sami Fehri et sur un scénario de Tahar El Fazâa, que diffuse ‘‘Tunis 7’’ tous les soirs à 21h. «Les personnages sont très high society, mais ils manquent de crédibilité et ne sont pas vraiment représentatifs de la société tunisienne», ajoute Emna Sillini.

Blonde amoureuse et souffrante, familles huppées, soirées en boite, voitures de sport… Du cliquant à en vomir. Sans oublier que, dans ce genre de feuilleton,  tout le monde est beau et bien habillé indépendamment du niveau de vie des personnages. Bref, tous les ingrédients d’un feuilleton mexicain (ou turc) à la sauce («ojja») tunisienne. «Les comédiens ne savent pas jouer. Le scénario est truffé d’histoires à dormir debout. Quant à la réalisation, il vaut mieux ne pas en parler», déclare Zied Hosni, infographiste. Qui ne prend pas des gants pour critiquer les séries humoristiques sur ‘‘Hannibal TV’’ : «Les dialogues sont vulgaires et l’humour de bas niveau. C’est tout ce qu’on a trouvé à nous servir après la rupture du jeûne», dit-il.

Le souci de donner aux productions un air de modernité est constant. Mais le résultat est souvent décevant. On atteint les sommets de la superficialité avec la rubrique dérisoire intitulé ‘‘Cartoon tounsi’’, diffusé dans l’émission ‘‘Kehiwa Arbi’’, sur ‘‘Tunis 7’’, concocté par Zoubeir Laqani. Idem pour l’émission  ‘‘Gags Gawar’’, des vidéos gags éculés qui n’amusent plus grand monde.

Quand on sait qu’en Europe et aux Etats-Unis, on ne produit plus des émissions à gags et que ce sont les particuliers qui envoient leurs vidéos filmées à domicile, on peut se demander pourquoi nos chaînes de télévision continuent-elles de payer cher pour des vidéos gags à la limite de la sottise. Les vidéos gags réalisés par les téléspectateurs sont un concept simple qui permet de diminuer les charges de production et met plus de spontanéité dans l’émission,

Moderniser un concept et l’élaborer à travers les saisons est un processus incontournable pour la prospérité de la création. Cette stratégie adoptée afin de maintenir la réussite a pris de la place dans les mœurs de la production télévisuelle en Tunisie. Une réussite qui se maintient de saison en saison pour des séries telles que ‘‘Choufli Hal’’ écrite par Hatem Belhadj et réalisée par Slaheddine Essid. D’ailleurs, étendre un concept sur des saisons vise à assurer une continuité permettant de faire évoluer les idées, avoir le temps de les développer et les aiguiser pour finir par avoir une structure mieux soudée, des rubriques plus homogènes et une équipe harmonieuse.

Mauvais shooting, une réalisation qui n’arrive même pas à atteindre la justesse : l’ancienne ‘‘Hannibal fi houmetna’’ n’a rien à voir avec le concept actuel. D’ailleurs, même celui de départ n’a eu du succès que grâce aux cadeaux que la présentatrice faisait gagner aux téléspectateurs et à quelques sketchs du genre ‘‘kweyin, kweyin’’, venus dans un moment de vide dans la programmation des concurrents d’‘‘Hannibal TV’’.

Quant à la bande de l’inévitable Lotfi Boundeka, rejointe, cette année, par Jaafar Guesmi et Dalila Meftahi, elle continue de crier, de gesticuler et de dire n’importe quoi en espérant que son délire collectif finira par avoir un sens et fera rire des téléspectateurs blasés. Mauvais, presque médiocres, ces pseudos humoristes ont pourtant fini par faire école, avec le lancement d’émissions telle ‘‘Chouf Echef’’ ou ‘‘Kehiwa Arbi’’.

On attendait de comédiens comme Jaafar Guesmi qu’ils aident à relever le niveau de l’humour à la télévision. Ils n’ont fait qu’accompagner la descente de notre télévision dans l’enfer de la vulgarité et de la bêtise en prime time.

«Il faut innover et ceci en appuyant sa vision par de bonnes références visuelles, artistiques, cinématographiques. C’est le manque de référence qui fait qu’on se retrouve avec des émissions à humour gras», explique Nejib Belkadhi. «Prenons Tarantino par exemple, c’est un grand réalisateur, mais que serait-il sans la référence visuelle provenant de la culture asiatique ou la référence cinématographique venant des films de gangsters des années 50 et des années 60», ajoute-t-il. Cette comparaison n’est pas forcément à l’avantage de celui qui l’a faite. Car ‘‘Oueld Ettalyana’’ du même Belkadhi ne vole pas très haut, lui non plus, ni en matière d’humour ni en matière de technique télévisuelle.

La référence artistique et le background culturel sont certes des outils fondamentaux dans tout travail artistique. C’est le zeste d’authenticité qui fait le charme et le  parfum de la créativité. Mais pas la moindre trace d’un clin d’œil à une école de pensée, de cinéma, de série de télé culte dans les produits ramadanesques de cette cuvée 2008… On n’a eu droit qu’à des cris poussés à chaque fois plus fort, de la vulgarité à en revendre, de l’esthétique de pacotille...

Dans cette panoplie de productions au contenu douteux, la créativité a brillé par son absence.

Thameur Mekki