La mémoire vivace
http://www.sudplanete.net/_uploads/images/films/HAJJAJ_Nasri_2006_The-shadow-of-absence_poster.jpgOmbre de l'absence de Nasri Hajjej
 

Je ne rentre plus nulle part
Je m'habille de nos rêves
Orphelin jusqu'aux lèvres
Mais heureux de savoir
Que je te viens déjà

Six pieds sous terre Jojo tu espères encore
Six pieds sous terre tu n'es pas mort

                                                  Jacques Brel
 
Par ces temps où la réalité palestinienne devient un fait divers qui passe sous les yeux indifférents de téléspectateurs qui prennent leur dîner en attendant leur

 

match de foot, leur feuilleton abêtissant, la parlotte d'un pseudo-analytico-politicien, ou les "ftawi" d'un imam à quatre sous, il est bien que quelqu'un nous rappelle c'est quoi La Palestine.

 

Le film documentaire de Nasri Hajjej, devrai-je dire la biographie de ses souvenirs, débute par une ombre (en contre jour) qui creuse le sol avec une pelle.

Essaie-t-elle de déterrer les morts et de ressusciter leur souvenir de l'oubli où on l'a enfoui? Cherche-t-elle à raviver une mémoire qui se veut amnésique? Ou bien, ce n'est qu'une façon de ramener tous ces cadavres, éparpillés un peu partout dans le monde, vers leur "Terre Promise"?

La séquence qui suivra monte le décor de la réalité actuelle. Des plans larges montrant l'étendue des terres palestiniennes ensoleillées, verdoyantes et fertiles, et des plans serrés filmant les ruelles étroites, crasseuses et moroses, des camps où vivent les palestiniens, sont montés en parallèle pour faire la connexion entre les deux , tout en appuyant le contraste.

Nasri Hajjej, dés le début, souligne la différence entre la réalité de la terre palestinienne et la réalité du peuple palestinien. Le pays, La Palestine, c'est le mélange des deux. Gaza, La Cisjordanie, Jérusalem, Haïfa, ne seront La Palestine qu'avec ceux qui habitent Nahr el bared, Sabra et Chatila, Hammam Chatt, Londres ou Hanoi. Par habiter, le cinéaste veut dire être sur terre, et être…sous terre.

Nasri Hajjej affirme que la terre palestinienne est toujours à sa place. Elle n'a pas changé. On trouve toujours des oliviers, des fleurs, de l'eau, de la lumière et du thym. Seulement, elle n'est plus la propriété de ses natifs. Ils n'y sont plus. Ils ont été obligés à "voyager", allant  du Liban jusqu'en Amérique, en passant par le Vietnam, La Tunisie, La France, La Syrie ou La Bulgarie.

Chacun a été expatrié en emportant une partie de ce pays au fond de lui-même, avec l'espoir qu'un jour il reviendra et ramènera cette partie pour compléter et refaire La Palestine. Ainsi, l'auteur énonce sa définition de la patrie. C'est la terre, bien sur! Mais ce n'est pas seulement le sol. C'est aussi tous ces femmes et ces hommes qui gardent dans leur mémoire comment préparer un plat ou un thé, comment reconnaître le goût du pays et humer ses senteurs, et qui gardent dans leurs instincts la résolution d'y revenir un jour pour lui restituer cette infime partie qu'ils ont emmené avec eux le jour de l'exil. Ils y reviendront; même morts; même à travers leur progéniture.

Garni de poésie de Mahmoud Darwich, "Ombre de l'absence" émeut par ce road movie macabre qui exprime l'errance d'un peuple qui n'est accepté, mort ou vif, nulle part; qui, malgrés les injustices et les aberrations qu'il continue à subir de partout ("je n'excepte personne" comme disait Moudhaffer Naouab), a réussi à garder son pays vivant en le transportant en lui là où il va et en gardant le désir du rapatriement vivace même après la mort.

Naji Al Ali l'a affirmé, ainsi que Mouiin Bsissou, Abou Ammar, le fils méconnu de la voisine et tous les autres. Nasri Hajjej nous l'affirme aussi en filmant sa maison natale encore debout, malgré la broussaille envahissante qui essaie de nous empêcher de voir qu'elle est encore là et qu'elle résiste.

 Naceur SARDI