ZAAFRANE, DE KHALED GHORBAL : SOUS LES PIEDS DES FEMMES

2017-07-14 20:09:20

 

Par Olivier Barlet — africultures.com — Publié le 11 juillet 2017

 

Retour sur un film rare, qui n’a pu être vu en France en 2016 qu’au FID Marseille, au Maghreb des Films ou au Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient.

Voici un cinéaste qui se lie d’amitié avec une famille sahraouie à Zaafrane, à la porte du désert tunisien, et tourne des images avec elle en 2001, et puis vlan : le drame craint par tout cinéaste. Il perd les rushs pour une raison inexpliquée. Le film est à l’eau.

 

Il y retournera tourner «Un si beau voyage» en 2008. Mais un jour en rangeant sa cave, il retrouve quelques VHS qui avaient servi en 2001 à la transcription de la parole. Malgré, mais peut-être surtout en raison du temps passé et des images manquantes, il reprend son projet de film et retourne voir cette famille après la révolution. La famille est toujours dans la marginalité dans cette zone «exclue du paysage tunisien»… «C’est la démocratie dans la parole, pas dans la poche !» Est-ce que rien n’a changé ?

 

A Zaafrane, écrasée par le soleil, le temps s’arrête, même si le quotidien poursuit son cours. C’est cela que capte la première partie du film, basée sur les images de 2001. Des femmes préparent le repas, discutent et rient ensemble, écoutant le poème d’une ancienne, cousent, s’occupent des moutons, tissent la laine, travaillent aux champs… Sans répit, toujours actives, assumant les tâches qui leur incombent, comme partout… Le dénuement est flagrant. Les hommes vont au marché aux moutons… Pas de musique d’accompagnement : seuls les sons du réel viennent rythmer les images jusqu’à ce que le muezzin lance son appel du soir. Sans légende, le film livre le réel brut, sans histoire, sans récit. Les personnes âgées, les ablutions, le travail aux champs… Le regard de Ghorbal est tendre, empathique. Il ne s’attache pas à une personne mais à une famille entière. Rien de sensationnel et voilà que se prépare et que vient le départ traditionnel pour le désert, chameaux et carrioles très chargés, la nuit sous les tentes, les chants des femmes en rond, cheveux au vent. On mange le pain en le trempant dans l’huile. Les enfants s’égayent en tous sens, chacun répète les mêmes gestes élémentaires, sans mise en scène.

 

 

«Grand-père, c’est vrai que celui qui a demandé le pardon et n’a pas été pardonné est gagnant ?» Là, dans une échancrure du désert, des femmes font cuire des galettes à même le feu, elles disent à la caméra leur combat pour exister face au patriarcat. «Ailleurs, filles et garçons sont égaux »… Une jeune avait étudié la couture et trouvé du travail mais la famille ne voulait pas la laisser partir seule. Elle voudrait monter un atelier de couture. Une autre refuse d’attendre que son amoureux se marie en Europe pour monter un projet avant de revenir au pays. Une troisième voudrait être architecte : «Pour que ma famille soit fière, et tous les Tunisiens» !

Cette famille nombreuse s’est installée en personnage familier. Sans doute cela tient-il à la sensibilité du cinéaste, à son respect de la juste distance avec son sujet : à la fois participant et extérieur à la culture qu’il découvre, à l’écoute, les yeux ouverts. Cela tient aussi au fait que la perspective temporelle est là : ces images du passé, vhs au fort grain, prennent le statut d’archives. Le grand-père ne croit pas au progrès mais ne s’oppose pas à la parole des femmes. Douze ans plus tard, deux ans après la révolution, il n’est plus là, mais le réalisateur de «Fatma» (2001) fait un terrible constat : image interdite. Plus question de filmer les femmes, dont aucune n’a pu réaliser son projet. Pourtant, n’est-ce pas «sous les pieds des femmes»* que se construit un pays ?

* titre d’un film de Rachida Krim, cf. critique n°216.

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