INTERVIEW DE SAMIRA BRAHMIA : À L'AFFICHE DU FILM «DE SAS EN SAS» RÉALISÉ PAR RACHIDA BRAKNI

 2017-03-14 22:43:44

 

«C’est la musique qui m’a amené au cinéma»

 

Auteure, compositeur et interprète, Samira Brahmia est une valeur sûre de la chanson arabe et berbère, depuis plus d’une dizaine d’années elle écume les scènes musicales les plus variées, dont celle du «Cabaret Sauvage» qu’elle affectionne particulièrement et qu’elle occupe avec classe et émotion, que ce soit pour des concerts solo mémorables ou pour sa participation aux spectacles à succès «Les folles nuits berbères», «Barbès Café» et «Cabaret Tamtam».


Interview réalisé par Kamel AZOUZ


En 2015, Samira subjugue le jury de l’émission musicale «The Voice» et cette année on la retrouve là où l’on ne l’attendait pas: elle est à l’affiche du premier film de Rachida Brakni,  «De sas en sas», où elle interprète le rôle de Fatma, une mère de famille qui va rendre visite à son fils incarcéré à Fleury-Mérogis; pour une première expérience en tant qu’actrice, le résultat est troublant, Samira Brahmia y est déconcertante de justesse et d’émotion. Nous l’avons rencontrée pour essayer de comprendre comment la chanteuse confirmée s’est révélée être aussi une actrice absolument crédible.

Comment Samira Brahmia, la chanteuse confirmée, se retrouve-t-elle actrice dans «De sas en sas», le premier film réalisé par Rachida Brakni ?

 Ce qui est drôle c’est que le basculement de la musique au cinéma s’est fait grâce à la musique. Cela faisait un an que Rachida recherchait la personne qui incarnerait le rôle de Fatma, et ne la trouvait pas; un soir elle m'a vue à la télévision lors de ma prestation dans l’émission «The Voice», elle m’a contactée via les réseaux sociaux; au départ je pensais que c’était une blague, puis on s’est rencontrées et elle m'a rapidement confié le rôle; dans mon entourage certains m’ont encouragée, d’autres m’ont demandé de tempérer, personnellement je n’ai pas eu hésité; Rachida a été extraordinaire avec moi, elle a ce don, cette excellence que peu de gens ont, celle de diriger des acteurs, confirmés ou pas; j’ai compris avec mon peu d’expérience qu’il est très important de tourner avec des réalisateurs qui sont à la base des comédiens, j’ai beaucoup de respect pour elle. Avant de la rencontrer je la considérais comme une actrice d’exception, pour moi c’est un honneur de jouer dans son premier film en tant que réalisatrice, j’aime bien ce type de challenge, d’aller là où les gens ne m’attendent pas.

Qui est Fatma, ce personnage fort et digne que vous interprétez dans le film de Rachida Brakni ?

Fatma, c’est la femme maghrébine dans toute sa splendeur, pleine d’abnégation, elle a aussi consenti beaucoup de sacrifices, elle se donne à fond pour sa famille, elle vit l’exil difficilement et veut à tout prix sauver ses enfants; c’est une femme qui ne parle pas beaucoup, elle est très pudique, elle est d’une douceur extrême, c’est la femme maghrébine et je dirai même la femme africaine dans toute sa splendeur.

A titre personnel, cela fait 15 ans que je vis à Paris et je connais très bien ce profil de femmes battantes ; certaines sont analphabètes mais elles ont une volonté incroyable pour apprendre; grâce à  mon expérience de chanteuse, j’ai croisé des dames de 75 ans au Blanc-Mesnil qui faisaient du théâtre en français, même si elles ne savaient pas lire.

 

Fatma est un peu de ces femmes-là, je me suis retrouvée en elle, je suis jeune mais je suis de la première génération de migrants de ma famille. Mon mari et moi sommes venus en France il y a 15 ans, mon fils est de la seconde génération d’immigration, ce qui fait que j’ai cette pression pour parfaire son éducation, en faire un citoyen à part entière, qu’il soit bien intégré même si je n’aime pas ce mot, intégration. Bien sûr que je me battrai comme Fatma pour sauver mon enfant, Fatma a tout fait pour son fils, elle l’a scolarisé dans une école privée et malheureusement son destin a mal tourné, cela peut arriver à n’importe lequel d’entre nous et ce n’est pas de la faute des mamans; il y a des fragilités qui interviennent dans la vie et qui peuvent changer le destin d’une personne; de par l’immigration, on a perdu ce côté collectif. J’ai grandi en Algérie, enfant je ne pouvais pas me permettre de faire de bêtises car, même si mes parents étaient absents, je redoutais le regard de l’oncle, du cousin, du voisin, il y avait toujours un référent; en France, cette cellule n’existe pas, mais en Algérie cela m’a permis de me rendre compte que je n’étais pas toute seule dans la société, je devais le respect aux autres et il fallait que je porte bien le nom de mon père.

Pour en revenir au rôle de Fatma, cela a été un très beau défi que je n’aurai pu relever sans l’aide de Rachida Brakni.

Comment est Rachida Brakni en tant que réalisatrice ?

Rachida est une réalisatrice qui accorde un intérêt particulier à chacun de ses comédiens, elle nous prenait un par un pour nous coacher, elle nous expliquait la profondeur du rôle que nous interprétions; c’est une réalisatrice très intelligente et très sensible.

Fatma est votre premier rôle au cinéma; dans ce film où vous donnez la réplique à d’autres actrices confirmées, comment cela s’est passé entre vous ?

Je pense que dans la vie il ne faut jamais se décourager. A partir du moment où je suis dans ce film, c’est qu’il y a une raison valable. Dans ma carrière musicale, jamais je ne me suis mise de barrière. Ce rôle a été un défi, d’autant plus que toute l’équipe technique a été bienveillante, à aucun moment on n'a eu le sentiment de ne pas être à notre place.

Quelle a été la scène du film la plus intense à interpréter ?

C’est la scène où Fatma, que j’interprète, est interpellée par sa fille Nora qui lui reproche son comportement docile face aux gardiens de la prison; cet échange entre la mère et la fille reflète une réalité entre deux générations issues de l’émigration qui ont des visions antinomiques des choses.

Avez-vous appréhendé au départ de jouer dans un film qui traite du milieu carcéral français ?

Je n’ai eu aucune appréhension au départ; ce film est un message d’amour de Rachida à sa maman et à toutes les mamans; c’est une preuve d’amour de dire j’ai compris le message: celui d’une jeune fille rebelle qui se bat contre les injustices; dans la vie, on arrive à un âge où l’on se dit : je comprends pourquoi mon père et ma mère se sont comportés de telle manière avec moi; pour moi c’est un film où l’on montre que l’amour est inconditionnel, même si l’on a un enfant en prison, on va lui rendre visite et le soutenir; pour les parents c’est une double peine, c’est une façon de rendre hommage à tous les proches de personnes incarcérés qui font de grands sacrifices.

Quel est votre rapport au 7ème art ? Êtes-vous cinéphile ?

J’aime le cinéma, j’aime particulièrement le film documentaire, j’ai été élevée avec cette génération de monstres sacrés tels que Scorcese, Al Pacino, De Niro, Meryl Streep, Denzel Washington, qui s’engagent dans des causes justes, je ne sais pas s’il y en aura d’autres de cette envergure. Par contre, je ne connais pas bien le cinéma français, je ne pense pas avoir ses codes. Concernant le cinéma algérien, je suis une fan de l’actrice Adila Bendimerad, issue de la nouvelle génération; il y a beaucoup de talents en Algérie, j’adorerai tourner en Algérie.

En parallèle à votre carrière de chanteuse vous envisagez de continuer à travailler dans le cinéma ?

J’espère pouvoir tenir d’autres rôles dans de nouveaux projets cinématographiques, j’ai vraiment adoré travailler avec Rachida Brakni; quand je chante sur scène, je suis face à un public qui me répond instantanément; mais quand je suis face à la caméra, c’est un défi de créer l’émotion sans avoir de public face à soi, j’ai trouvé cela très intéressant; vu que cette première expérience a l’air concluante, j’en suis très heureuse et je souhaiterai que ça dure.

Propos recueillis par Kamel AZOUZ.
 
Samira Brahmia est à l’affiche du film «DE SAS EN SAS» réalisé par Rachida Brakni


Sortie le 22 février 2017