DES JCC POURQUOI FAIRE ?

 2016-11-27 22:11:43

 

Par Farida Ayari

Ecrans de Tunisie – novembre 2016.

 

Les Journées Cinématographiques de Carthage viennent de boucler leur cinquantième anniversaire. On en retiendra une édition brouillonne, particulièrement désorganisée et marquée par de nombreux couacs indignes du plus vieux festival du continent africain.

 

Elles se soldent par le limogeage du directeur général, le réalisateur et producteur Brahim Letaïef qui, de toutes façons, était partant.

 

 Quand, au cours de la cérémonie de clôture, le président du jury de la compétition officielle -le mauritanien Abderrahmane Sissako- souhaite au festival «une meilleure organisation» et souligne que «le cinéma sub-saharien a été sous-représenté et mal sélectionné», l’interpellation ne peut laisser indifférent.

 

Cinquante ans après le défi lancé par Tahar Chériaa, et au bout de 27 éditions, pourquoi les Journées Cinématographiques de Carthage sont-elles devenues une cacophonie ? Il est temps d’entamer une réflexion sur la raison d’être de ce festival, sur ses objectifs et sur sa finalité. En 1966, le cinéma était balbutiant sur le continent africain - à l’exception de l’Egypte. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, et même si le cinéma sub-saharien est un peu moins florissant que le cinéma arabe, il existe des films que se disputent les festivals internationaux et qui ne sont pas montrés aux JCC.

 

Le dernier exemple en date étant «Wùlu» du franco-malien Daouda Coulibaly, une production franco-sénégalaise sur le trafic de drogue en Afrique de l’ouest, principal pourvoyeur de fonds du terrorisme. De même, le Nigeria, le plus gros producteur du continent, n’était pas représenté cette année et l’Afrique du Sud, dont la cinématographie se développe d’année en année, n’était présente qu’à travers un documentaire - certes honorable et intéressant sur la lutte des métis du Cap contre le régime de l’apartheid - qui aurait dû participer dans la compétition "première œuvre" plutôt que dans la compétition officielle. Ces lacunes démontrent que le Comité de sélection des JCC, qui change tous les ans, ne va pas chercher les films mais se contente de prendre ceux qui soumettent leurs candidatures en ligne sur le site officiel du festival.

 Une fondation pour gérer les JCC

A cinquante ans, le plus vieux festival de cinéma arabe et africain, ouvert également sur les cinématographies du monde, cherche encore à gagner son indépendance. Pour Brahim Letaïef, l’ex-directeur des JCC «les JCC doivent être professionnalisées et avoir une administration autonome». Il plaide pour la création d’un conseil d’administration où seraient représentées les institutions de l’Etat -ministère de la Culture et Centre National de la Cinématographie et de l’Image- ainsi que la société civile, composée des syndicats de producteurs, des associations de réalisateurs et des ciné-clubs, un puissant réseau de cinéphiles initié également dans les années soixante par feu Tahar Chériaa.

 

Il serait temps, en effet, de créer une fondation qui serait l’administration permanente des JCC et de nommer un(e) délégué(e) général(e) qui travaillerait à longueur d’année à la préparation de la session suivante. Il est aberrant de penser réussir une session en s’y mettant au mois de mai ou juin. L’oiseau rare qui prendrait les rênes de cette fondation ne devrait être ni producteur, ni réalisateur, mais connaisseur du cinéma et de son industrie, polyglotte (arabe, français et anglais), à l’affût des meilleures productions continentales de l’année, avoir de fortes relations à l’international, avoir des talents d’organisateur et une forte réactivité. Cet homme ou cette femme existe dans le paysage culturel tunisien. Un noyau dur d’une poignée de personnes autour de cet administrateur permettrait une organisation professionnelle car aujourd’hui, dans l’équipe JCC qui change tous les ans, à peine 10% de l’équipe connait à peu près le cinéma. Bien entendu, cette équipe serait renforcée, lors du coup de feu, par des volontaires qui devraient être fidélisés d’année en année.

 

C’est au prix de cette autonomie qui s’inscrit dans un large débat culturel ouvert en Tunisie en 2011 après la chute de la dictature, que nous mettrons fin aux problèmes structurels qui minent les JCC, car au bout de cinquante ans, elles ne sont qu’une coquille vide, sans mémoire et sans archives. C’est au prix de cette autonomie que les JCC pourront survivre et consacrer leur réputation de plus grand et plus ancien festival de cinéma du continent.

Réflexion sur le rôle des JCC

A l’origine, face aux festivals internationaux dominants, il s’agissait d’offrir une vitrine aux cinémas arabe et africain. Cinquante ans plus tard, il serait bon de réfléchir à une nouvelle finalité des JCC, notamment après la création du Festival International du Film de Marrakech et du Dubaï International Film Festival. Si ce dernier, riche de la rente gazière des Emirats Arabes Unis, ne sert qu’à promouvoir une destination touristique et appâte les réalisateurs avec des prix d’une valeur de 50 000 $, Marrakech a été pensé comme un instrument pour attirer les productions étrangères sur le territoire marocain.

 

Avec, en 2015, un budget de 5,5 millions €, Marrakech a engrangé 132 millions € de dividendes grâce aux tournages de productions étrangères. En Tunisie, nous sommes très loin du compte. En mars 2016, une conférence s’est tenue pour réfléchir à la création d’un Commissariat National du Film, à l’instar du Commissariat Général au Tourisme, qui devrait être l’interface de l’industrie cinématographique internationale pour attirer les productions étrangères. Elle est restée lettre morte. D’aucuns opposeront à cet argument la situation sécuritaire tendue que vit actuellement notre pays. Mais elle n’est pas éternelle et la Tunisie finira bien par retrouver sa stabilité et sa quiétude.

 

Quoi qu’il en soit, au fil des sessions, la preuve est faite que l’administration culturelle n’est pas capable d’organiser un festival professionnel, ne serait-ce que parce que les équipes, essentiellement composées de fonctionnaires, pour ne pas dire de bureaucrates, changent tous les ans. Le temps du dirigisme étatique est révolu. Les JCC ne sont plus à la gloire d’un potentat au pouvoir, mais doivent être au service du cinéma du continent et de son industrie. Depuis la chute de la dictature, le cinéma tunisien nous étonne par sa créativité et sa vitalité. Les professionnels ont obtenu la création du Centre National du Cinéma et de l’Image (CNCI) mais celui-ci semble être une coquille vide et fait double emploi avec le département cinéma du ministère de la Culture. Ils seraient même dans une concurrence alimentée par des rivalités personnelles.

 Revenir aux fondamentaux

Les JCC devraient aussi revenir à leurs fondamentaux. Il ne faut jamais perdre de vue que le plus ancien festival d’Afrique a été créé pour mettre en valeur les cinématographies du continent. Or, l’usage dominant de la langue arabe est une insulte pour nos invités sub-sahariens. Le festival devrait parler systématiquement trois langues : l'arabe, le français et l'anglais qui sont les langues de communication de notre continent. Le festival doit faire un vrai travail de communication en «vendant» les invités sub-sahariens aux médias tunisiens et aux quelques médias internationaux qui s’intéressent encore à nous, au lieu de se focaliser sur les vedettes du cinéma commercial égyptien. Les pionniers du cinéma sub-saharien présents pour ce cinquantenaire, comme Dikongué-Pipa du Cameroun ou Timité Bassory de Côte d’Ivoire, n’ont pas reçu un accueil digne de leurs longues carrières. Pis, alors que ces deux anciens devaient être décorés par le chef de l’Etat, c’est finalement le burkinabé Idrissa Ouédraogo qui a reçu la médaille.


Le système de billetterie a été l’un des plus grands couacs de cette dernière session. Gérée par l’Agence de Mise en Valeur du Patrimoine et de Promotion Culturelle (AMVPPC) qui en récolte les recettes, la billetterie devait à l’origine permettre aux spectateurs d’acheter leurs billets pour toute les salles dans un même point de vente. Or, on a rapidement constaté les limites du système. Car, dans les faits, il fallait courir d’un cinéma à l’autre pour se procurer les billets au prix de plusieurs heures de queue. Pire, les professionnels dotés de badges étaient logés à la même enseigne que le public. Or ceux-ci étaient au festival pour travailler, tout en essayant de voir le maximum de films et donc dans l’impossibilité de perdre plusieurs heures par jour pour retirer leurs billets. Il aurait suffi d’installer une borne dans le hall du palais des Congrès où les professionnels auraient pu retirer leurs billets chaque matin. Enfin, notons la faiblesse cinéphilique des personnes chargées de présenter les films. Quand on introduit le sénégalais Moussa Touré, en compétition pour «Bois d’ébène» et que l’on oublie de mentionner qu’il avait été récompensé du Tanit d’Or pour «La Pirogue» en 2012, ça fait vraiment amateur. On regrette également qu’aucun représentant des JCC ne soit dans les salles de projections. Quand «Thom» de Tahirou Ouédraogo (Burkina Faso) a été lancé avec une copie de travail sans bande-son, il n’y avait personne pour s’excuser auprès du public. Résultat, ce film a été sorti de la compétition en raison des négligences de l’organisation.

Farida Ayari

Ecrans de Tunisie - novembre 2016