FIFAG, UN JEUNE FESTIVAL QUI DEVIENDRA GRAND

2016-11-23 19:52:39

 

Par Kamel AZOUZ

Sept jours durant, du 24 au 30 septembre 2016, Gabès, porte du Sud tunisien, a vibré lors de la seconde édition du FIFAG, une rencontre cinématographique qui promet un bel avenir.
Gabès, quatrième ville tunisienne par sa population, a tenu le pari de reconduire le Festival International du Film Arabe pour une seconde édition encore plus ambitieuse que la première, une façon de défier le monopole culturel que s’est accaparé Tunis en matière de manifestations artistiques à grande échelle, et de contribuer à l’édification d’un rempart culturel solide dans le Sud tunisien.

 

 

«Il faut œuvrer pour une décentralisation culturelle, chaque région a son propre potentiel humain, ses idées, elle peut donc avoir des acteurs et des activités culturelles propres, Gabès en est un exemple» insiste Mahmoud Jemni, directeur du Fifag et président de l’association Joussour, structure indépendante de toute tutelle étatique, qui organise ce festival. Mahmoud Jemni est un passionné de cinéma, militant de la première heure et animateur de ciné-club depuis près de 40 ans. Il s’est entouré d’une quarantaine de jeunes bénévoles gabésiens qui ont porté haut ce festival, afin d’en faire un rendez-vous filmique digne des grandes rencontres cinématographiques mondiales.

 

 Avec le soutien financier de différents mécènes, ainsi que de nombreux hommes d’affaires originaires de cette région devenue un centre industriel de premier plan, d’autres amis convaincus ont aussi contribué chacun à leur manière : Mohamed Khiri, ancien producteur et critique de cinéma établi à Paris et administrateur du site internet www.cinematunisien.com et Marie de Peyster, architecte et designer, ont pris en  charge la conception et la réalisation du catalogue officiel du festival. L’atout de charme de cette manifestation est indéniablement l’attribution de la présidence d’honneur du festival à la comédienne tunisienne populaire Hend Sabri, native du Sud tunisien et dont la notoriété dépasse largement les frontières du pays du jasmin pour s’étendre à toutes les contrées du monde arabe.

 

Très impliquée dans son rôle honorifique depuis la première édition, la star tunisienne a d’ailleurs convaincu bon nombre de ses amis comédiens arabes de venir à Gabès et c’est ainsi que deux stars, et pas des moindres, l’actrice syrienne Kinda Allouche et le comédien égyptien Khaled Abou Naga ont foulé la terre Gabésienne, rejoints par un grand nombre d’invités dont Azza Elhosseiny, directrice artistique du Festival du film africain de Louxor, Michel Cerceau, universitaire et critique cinématographique français de renom, tous ont  participé activement à ce festival où ont été présentées au public près de 50 œuvres en formats courts, moyens et longs métrages. Les jurys étaient exclusivement féminins, constitués de diverses personnalités artistiques et médiatiques arabes, telles que les Tunisiennes Jalila Baccar (présidente du jury long-métrage), Asmae El Moudir, Sondos Belhassan (présidente du jury court-métrage), Sana Rostom, Sabah Bouzouita (présidente du jury films d’école), Intissar Belaid, Neila Gharbi (présidente du jury presse), Amani Boularès et Chiraz Ben M’rad, aux côtés des comédiennes algériennes Rym Takoucht et Adila Bendimerad, ainsi que la journaliste et écrivaine mauritanienne Houriya Moulaye Idriss.

NOUVELLES SECTIONS

Le second acte du Fifag a inauguré 3 nouvelles sections : d’abord Films d’école qui met en avant les dernières productions filmiques issues des écoles de cinéma, puis la section «Regards extérieurs» qui présente la perception de la société arabe par des réalisateurs étrangers, notamment cette année, par 3 réalisatrices françaises présentes à Gabès : Valérie Maleck, Nathalie Nambot et Sophie Bachelier ; cette dernière a ému le public avec son documentaire «Choucha» co-réalisé avec Djibril Diallo et consacré au démantèlement d’un camp de réfugiés africains dans le Sud tunisien, une œuvre touchante et humaine.

 

Enfin la une section intitulée «Vers d’autres cinémas» est ouverte sur le cinéma d’ailleurs et en l’occurrence sur la cinématographie japonaise, à travers un atelier brillamment mené par Seigo Tono, directeur du Short Shorts Festival de Tokyo. Ce dernier a présenté une sélection de courts-métrages dans différents collèges et lycées de Gabès afin d’initier les élèves à la cinématographie et à la culture japonaise. Le second atelier du festival a drainé un groupe de jeunes passionnés tunisiens, rejoints par 5 cinéphiles venus d’Algérie afin de s’initier aux techniques du montage cinématographique avec Kahena Attia, monteuse professionnelle attitrée de grands réalisateurs arabes, africains et européens dont la reconnaissance lui a valu sa récente entrée en qualité de membre actif à «Beit El Hikmah», l’Académie des Sciences et des Lettres de Tunisie.

HOMMAGES ET EMOTIONS

 Cinq personnalités arabes marquantes du 7ème art ont été honorées pour leur dévouement et leur contribution à hisser la cinématographie arabe au plus haut niveau : d’abord l’acteur tunisien Abdellatif Hamrouni, puis le premier monteur-cinéma de la Tunisie indépendante Arbi Ben Ali, le réalisateur marocain Mohamed Abderrahmane Tazi dont le film à succès «A la recherche du mari de ma femme» a été projeté en plein air sur une plage de Gabès, la réalisatrice et documentariste irakienne Khairia El Mansour, actuellement établie aux Etats-Unis et qui a fait spécialement le déplacement depuis la Californie.

 

Enfin l’émotion a été à son comble lors du vibrant hommage rendu à feu Mohamed Khan, illustre réalisateur égyptien récemment disparu, hommage appuyé par les témoignages émouvants des comédiens Khaled Abou Naga et Hend Sabri, tous deux ayant été dirigés par le maitre de la nouvelle vague égyptienne, sans compter sur la présence du critique et journaliste égyptien Ahmed Rashwan, fils spirituel de Mohamed Khan, à qui il a consacré un livre et un film documentaire, le Fifag ayant eu la primeur d’en diffuser un large extrait.

ENJEUX DU CINEMA POST-REVOLUTIONAIRE

La seconde édition du Fifag a été l’occasion de faire le point sur l’état de la production cinématographique post «printemps arabe» à travers un colloque animé par différents professionnels, journalistes et critiques de renom, dont les travaux s’articulent autour des récentes mutations que traversent les sociétés arabes. Cette table ronde, présidée par l’imminent critique et universitaire tunisien Kamel Ben Ouanès, a croisé les regards du critique français Michel Serceau, de la doctorante tunisienne Wajden Aidouni, du critique marocain Mohamed Bouayadi ainsi que du professeur de cinéma égyptien Farouk Abdelkhalek.

PALMARES ET RECOMPENSES

 Après 7 jours de festivités intenses, les différentes jurées de Gabès ont rendu leur verdict en attribuant une dizaine de prix au cours d’une cérémonie de clôture diffusée en direct sur la chaine de télévision nationale. La Palestine s’octroie la plus prestigieuse récompense : El Waha d’or pour le long-métrage «Roshmia» de Salim Abu Jabal, une parabole de la question palestinienne sur fond de tragédie grecque filmée en noir et blanc. D’autres réalisateurs d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, de Lybie, de Syrie, d’Irak, des Emirats Arabes Unis, de Mauritanie et d’Egypte seront récompensés dans différentes catégories, un palmarès qui a réjoui le critique de cinéma tunisien Kamel Ben Ouanès : «un jury est toujours souverain, on peut partager son verdict ou non, cela n’a pas vraiment d’importance, un palmarès est toujours l’expression de la sensibilité des membres d’un jury, chaque spectateur établit son propre palmarès, toutefois je suis enthousiaste de l’attribution du grand prix au film palestinien «Roshmia» car son dispositif filmique, sa démarche et son rythme sont cinématographiquement très réussis». Pour sa part, le professeur égyptien Farouk Abdelkhalek établit un constat positif autour de cette seconde édition du Fifag, qu’il qualifie de «rencontre cinématographique qui a largement rempli sa mission» ; il reste également très optimiste pour l’avenir de la cinématographie arabe, «plus de 50 pour cent des films présentés sont réalisés par des jeunes cinéastes, c’est très encourageant. Il y a concrètement une nouvelle génération de réalisateurs arabes, cela découle des films issus des écoles de cinéma dont les thématiques sont axées essentiellement autour de questions d’actualité liées au sort des migrants et au droit des femmes dans le monde arabe», tient à préciser le célèbre professeur de cinéma égyptien.

PROJETS ET PERSPECTIVES

Un autre défi majeur du Fifag est l’annonce du comité-directeur du festival de créer une vraie salle de cinéma à Gabès, dotée d’une programmation permanente. La ville comptait trois grandes salles de projection il y a une trentaine d’années et elles ont totalement disparu aujourd’hui, à l’instar du triste destin des salles de projection dans presque tout le monde arabe.


Indéniablement, le Fifag a créé une dynamique culturelle que la région du Sud tunisien n’avait pas connue depuis des années. Nacer Sardi, éminent critique de cinéma tunisien et actif dans le monde du 7ème art, souligne la nécessité de l’existence d’un tel festival à Gabès pour des raisons conjoncturelles propres à la Tunisie actuelle : «la situation sécuritaire en Tunisie se règle par la force certes, mais à long terme, elle se règlera surtout par la culture, un tel événement permet de contrecarrer la pensée fondamentaliste et favorise le  développement d’un esprit critique et analytique chez notre jeunesse».

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Fifag a prodigué une véritable bouffée d’oxygène à la jeunesse locale, sinistrée en matière d’événementiel artistique et culturel. Outre le fait de contribuer à la dynamisation des atouts touristiques considérables de cette région oubliée de la Tunisie, tout un chacun a intérêt à soutenir ce jeune festival de cinéma qui promet dans quelques années de rivaliser avec d’autres rencontres cinématographiques mondiales.

ENVOYE SPECIAL A GABES KAMEL AZOUZ

PALMARES DU FIFAG 2016

Prix court-métrage :

 

  • Mention spéciale : Ishtar et Isis de Mai Mustafa Ekhou, Mauritanie, 2015.
  • El Waha de Bronze : The Random de Oussama Rezg, Lybie, 2015.
  • El Waha d’Argent : Ghasra de Jamil Najjar, Tunisie, 2015.
  • El Waha d’Or : Hassan in Wonderland de Ali Abdelkarim, Irak, 2015.

 

Prix long-métrage :

 

  • El Waha de Bronze : Haunted de Liwaa Yazji, Syrie, 2016.
  • El Waha d’Argent : Samir dans la poussière de Mohamed Ouzine, France-Algérie-Qatar, 2015.
  • El Waha d’Or : Roshmia de Salim Abu Jabal, Palestine, 2015.


Prix du public :

 

  • Court-métrage : Hassan in Wonderland de Ali El Karim, Irak, 2015.
  • Long-métrage : Out of the Ordinary de Daoud Abdessayed, Egypte, 2015.
  • Prix de la Presse : Going to Heaven de Saeed Salmeen Al Murry, E.A.U., 2015
  • Films d’écoles :
  • Mention spéciale pour Out of Necktie de Moslem Al Jubouri, Irak, 2016.
  • 2ème prix : Gris de Yahya Chabane, Maroc, 2016.
  • 1er prix : Sable Mouvant de Sarah Abdelkefi, Tunisie, 2016.