Une histoire de couscous
Abdellatif Kechiche a séduit le public et la critique avec ses deux premiers films La faute à Voltaire et L’esquive. Sa dernière réalisation, La graine et le mulet, est de la même trempe. Grand gagnant des derniers Césars – il a même volé la vedette à La môme – et a également remporté les honneurs à la Mostra de Venise.

Devant cette reconnaissance, l’homme d’origine tunisienne est agréablement surpris, mais reste humble.

 

«Quand on fait un film, on ne pense pas à ça, affirme cet homme timide qui était de passage à Montréal cette semaine. On pense à faire un film le plus sincère possible.»

 

Mission accomplie pour le cinéaste, qui a réussi à rendre humaine et touchante l’histoire d’un ouvrier de chantier naval, Beji, la soixantaine passée, divorcé, qui, après s’être fait montrer la porte, éprouve une impression d’échec et décide d’ouvrir un res-taurant de couscous au poisson -– d’où le titre, La graine et le mulet – sur un vieux bateau qu’il a acheté. Autour de lui, ses enfants et aussi sa famille reconstituée mettent la main à la pâte pour donner vie à projet devenu une quête d’une vie meilleure.

Héritage familial

Pour interpréter le personnage central de son histoire, Abdellatif Kechi­che avait d’abord pensé à son père, un ouvrier à l’image de ce personnage fatigué. À la suite de la mort de ce dernier, il engage plutôt Mustapha Adouani (qu’il avait dirigé dans son premier film), mais celui-ci tombe malade au bout de quelques mois de répétitions. Le réalisateur a alors l’idée de contacter un ami et collègue de chantier de son père, Habib Boufares, qui n’a jamais fait de cinéma.

«C’est un homme d’une générosité extraordinaire, d’une patience exemplaire, décrit l’acteur de formation. On peut découvrir, à 60 ans passés, le don d’un homme pour un métier qu’il n’a jamais fait. Habib travaillait encore quand on a fait le film, mais là, il vient de prendre sa retraite. Depuis, il a joué dans un film italien et il reçoit des propositions. Il n’a pas envie de devenir une grande vedette, mais il a pris beaucoup de plaisir à faire le film.»

Outre Habib Boufares, on retrouve aussi d’autres acteurs non professionnels dans La graine et le mulet. Abdelhamid Aktouche, entre autres,  joue aux côtés d’habitués de l’univers de Kechiche tels que Sabrina Ouazani et Olivier Loustau.

Un heureux mélan­ge de personnalités qui a permis de créer à l’écran une famille qui ressemble un peu à celle du réalisateur.

«J’ai pris des gens qui ne se connaissaient pas, certains du nord, d’autres du sud, pour en faire une famille, explique-t-il. Ma démarche consistait à construire quelque chose, à la fois un scénario, des images et une famille, à partir d’intuitions. Et à donner, en tout cas je l’espérais, grâce au travail avec les acteurs, cette impression de vérité. Il faut le bon équipage pour prendre le large. Parce qu’une fois que le bateau est sur l’eau, on ne peut pas dire : “Je vais en jeter à la mer.”»

L’appel de la troupe

Le tournage du long métrage s’est fait à Sète, un port situé dans le sud de la France, dans une atmosphère très familiale que le metteur en scène compare à celle d’une troupe de théâtre. Une ambiance qu’il a essayé de transposer au cinéma. Par exemple, Bou­raouia Marzouk, l’interprète de l’ancienne épou­se et mère des enfants de M. Beji, a préparé le couscous dans la réalité comme à l’écran, devenant en quelque sorte le traiteur de service.

Malgré cette inspiration familiale magrébine, Kechi­che, qui se prépare à tourner un film d’époque, a l’impression d’avoir fait un film typiquement français, lui qui vit en France depuis qu’il a six ans.

 

«J’ai le sentiment d’avoir fait un film français, même dans sa fabrication, assure-t-il. Le film a vraiment une identité très française. Il est dans la lignée de ce qui s’est fait au début du cinéma français, des films qui parlaient justement du milieu ouvrier. J’avais surtout envie de montrer le côté ordinaire des personnes que je décris, de montrer une résonnance avec monsieur et madame Tout-le-monde. Parce que dans toutes les familles du monde, il y a un repas le dimanche, qu’on y serve du couscous ou autre chose.»

 

Source : http://www.journalmetro.com/