La polygamie, pas de problème

 

AÏ KEITA

Célèbre pour son rôle remarquable dans le film Saraounia de Med Hondo, l’actrice burkinabé, Aï Kéita, était récemment membre du jury (Documentaire) du FICA 2008. Dans cette entrevue, elle a accepté de nous parler de sa vie.

18/07/2008 (16h00)

 

• Que devient Aï Kéita depuis l’époque de Saraounia ?
- Après Saraounia, j’ai tourné plusieurs films dont les Etrangers de Djim Kola Mamadou, Mamy Watta de Diop Moustapha, Haramounia d’Idrissa Touré, Sondja de Maurice Kaboré, Tassouma et Ina, une série télévisée primée au Fespaco 2005. J’ai tourné également de nombreux films publicitaires et documentaires et de sensibilisation comme Sida dans la cité dans lequel j’ai campé le rôle d’une femme peuhle. Je suis toujours là et je me porte bien. Je continue toujours de tourner des films.

 

• Où vis-tu ?
- Je réside en permanence à Ouaga, au Burkina Faso. Parallèlement à mon métier de comédienne, je suis secrétaire dans un Centre universitaire de la Santé de Ouaga.

 

• Mais cela ne t’empêche pas de voyager, n’est-ce pas ?
- Non. Mon boulot ne m’empêche pas de voyager. Quand on m’appelle pour un évènement cinématographique, je réponds présent. A preuve, j’ai répondu à l’invitation de Hanny Tchelley au FICA 2008. Mais j’ai profité de mon congé pour venir à Abidjan. Même quand je ne suis pas en congé, j’arrive à me déplacer quand l’on me sollicite. Au Burkina, tout le monde sait que je suis une actrice. Et pour cela, je suis beaucoup appréciée et demandée en dehors du pays. Donc on m’autorise à me déplacer chaque fois que l’occasion se présente.

 

• Quel a été ton dernier voyage avant le FICA 2008 ?
- Cela remonte à Septembre 2004 où je me suis rendue en Tunisie pour le Festival de Carthage. J’avais joué dans le film Tassouma qui avait été sélectionné à ce Festival. Je m’y suis rendue sur invitation en tant qu’actrice pour la présentation et les besoins de promotion du film.

 

• Tu es comédienne et fonctionnaire. Pourquoi cumules-tu les deux métiers à la fois ?
- Il faut dire la vérité. Pour le moment, le métier de comédienne ne nourrit pas son homme (Rires). Avant d’être actrice, j’étais déjà fonctionnaire. Et je travaille dans la Fonction publique depuis près de vingt-huit (28) ans au Ministère de la Santé.

 

• S’il était question de refaire un choix entre les deux métiers, lequel choisirais-tu ?
- Personnellement, il serait difficile pour moi de faire un choix entre les deux activités. Ma mère aime tellement mon travail au Ministère de la Santé qu’elle n’accepterait pas que j’abandonne ce boulot au profit de celui de comédienne.

 

• Et pourquoi ?
- Elle refuserait net que je j’abandonne mon poste au Ministère pour le cinéma. Et puis, elle a raison. Je ne ferai pas un tel choix. Parce que nos réalisateurs n’ont pas toujours les fonds nécessaires. On ne peut pas attendre deux, trois voire quatre ans avant de tourner un film. Le cinéma est une activité de grande portée industrielle. Mais pour le moment, il ne nous nourrit pas son homme sous nos cieux.

 

• C’est surprenant d’entendre cela de la part d’une grande actrice comme toi ?
- C’est dommage, mais c’est la réalité ! Moi, je suis directe et réaliste. Je n’ai rien à cacher. Pour le moment, il est difficile de vivre du cinéma ici.
L’autre jour, à la cérémonie d’ouverture du FICA, son Excellence, le Président Gbagbo a demandé si la délégation du Burkina était dans la salle. Je me suis levée. Puis il a dit ceci : “Vous savez pourquoi, je salue la délégation burkinabé ? Parce que les Ivoiriens continuent de dormir dans le domaine du cinéma. Mais je vous demande de courir pour rattraper les Burkinabè et de les dépasser”, y a-t-il lancé.

 

• Quel commentaire as-tu fait de ces propos ?
- J’étais heureuse de l’entendre parler ainsi. Mais il faut qu’il aide aussi le cinéma à se mettre sur les rails et courir pour dépasser les autres. Les réalisateurs n’ont pas de financement pour leurs films. Certains cinéastes ont des scénarios vieux de cinq, dix voire quinze ans qu’ils ne peuvent mettre en boîte. Faute de moyens
financiers. Sans financement, on ne peut rien faire. L’argent, c’est le nerf de la guerre. Je sais que le Président peut aider le cinéma ivoirien à rebondir. C’est un homme de conviction en matière de culture. N’eût été lui, le FICA n’aurait pas célébrer ses dix ans d’existence. Cela me réjouit de le voir parler ainsi de cinéma. Alors, il faut qu’il aide le cinéma ivoirien à se relever, courir et à dépasser celui de la sous-région.

 

• Pour revenir à toi, ne crains-tu pas d’être cataloguée uniquement dans les personnages de type sahélien, à l’image de femmes peuhle, par exemple ?
- Je n’ai pas de choix. A partir du moment où l’on parle de cinéma africain, il va de soi qu’on prenne une femme africaine. Peu importe son origine. Certains réalisateurs préfèrent les jeunes femmes. Par contre, d’autres ont besoin des femmes d’un certain âge comme moi pour leurs scénarios. Si mon profil correspond au personnage qu’ils recherchent pour leur film, ils s’adressent à moi. Moi je n’ai pas de choix à faire. Je fais ce qu’ils demandent. Quand on me présente un personnage, je ne fais que l’interpréter. S’ils sont satisfaits de ma prestation, ils me solliciteront encore pour d’autres contrats.

 

• Il t’arrive parfois de regretter ta jeunesse en termes de sollicitation de tournage de films ?
- Oui. C’est vrai. Il m’arrive souvent à moi aussi, l’envie de retrouver une seconde jeunesse.
Parfois, quand on voit les jeunes filles bien habillées et sexy en pantalon et jupes, l’on devient nostalgique de sa jeunesse. On ressent également le regret d’avoir pris un coup de vieux. On se laisse emporter souvent par une certaine nostalgie. On se surprend à rêver à une seconde jeunesse. Quand c’est comme ça, tu as envie d’avoir la trentaine pour revivre encore la belle époque. Malheureusement, je ne peux pas diminuer mon âge. Mais si je pouvais redevenir une jeune femme de trente ans, ça me ferait énormément plaisir (elle éclate de rires).

 

• …
- (Puis avec tout son sérieux) Mais chaque chose a son temps dans la vie. Un être humain ne peut pas rester éternellement jeune. La vieillesse est un processus normal dans la vie. Aujourd’hui, je suis mature. C’est le temps de la sagesse. Et il faut composer avec. Car on peut être heureuse à tous les âges. Chaque étape dans la vie a ses avantages. Aujourd’hui, tous les personnages que j’interprète sur le grand écran sont des rôles que les cinéastes ne peuvent pas confier aux jeunes filles. Cela fait partie aussi des avantages liés à mon âge.

 

• Tu as combien d’enfants ?
- J’ai deux enfants. Le premier a trente trois ans et la deuxième, vingt trois ans.

 

• Quels sont vos rapports ?
- Je crois que s’ils étaient présents, ils allaient répondre à cette question. Mais je pense que nos rapports sont les meilleurs du monde. Ce sont des rapports dominés par des liens très forts d’amour filial et maternel.

 

• Tes activités professionnelles te laissent-elles le temps de les voir souvent ?
- Même quand je suis très occupée, nous sommes toujours en contact. C’est pareil quand je voyage. Chaque jour que Dieu fait, je les appelle pour savoir comment ils vont. C’est réciproque pour eux aussi. Ils ne passent pas deux jours sans m’appeler.

 

• Ton boulot de secrétaire n’éteint-il pas progressivement ta passion pour le cinéma ?
- Je ne crois pas. Puisque j’arrive à bien m’organiser pour honorer mes contrats de tournage. Voilà comment j’arrive à concilier mes deux activités : Je ne profite pas sur-le-champ de mes mois de congés. Je suis toujours en service et je travaille à plein temps. Lorsque j’ai une invitation, comme c’est le cas du FICA, par exemple, je mets à profit, un mois de congé de l’année pour mes déplacements et sollicitations de tournage. Actuellement, je bénéficie de mon mois de congé de 2007. Après le FICA, j’ai le temps de me reposer. Il faut dire aussi que je bénéficie de la compréhension et de l’indulgence de mes responsables de service. Ainsi, les choses sont plus faciles pour moi.

 

• Penses-tu passer un jour derrière la caméra ?
- Bien sûr. S’il plaît à Dieu, je ferai un jour, un film sur ma mère. Et je tiens à le faire.

 

• Ah bon !
- Mon père était polygame et ma mère était sa première épouse. Elle a beaucoup souffert. Mon père est mort, lorsque ma mère avait quarante trois ans. Après le décès de mon père, ma mère a refusé de se remarier. A cause des souffrances qu’elle a endurées dans son foyer. Quand elle me raconte souvent les scènes de ménage qu’elle a vécues, j’en pleure parfois avec elle. Malgré toutes ses galères, elle est toujours restée très digne dans son foyer.
Aujourd’hui, elle a 84 ans et elle est heureuse à nos côtés.

 

• A quoi s’attendra-t-on avec ce film ?
- C’est un film qui servira de modèle à la jeune génération de femmes africaines. Qu’elles soient rurales ou urbaines. Je veux montrer l’exemple de ce que doit être une véritable femme africaine. Elle doit être soumise. La souffrance ne tue pas. Car si au moindre éclat de voix dans le foyer, on doit courir devant le juge pour entamer une procédure de divorce, ce n’est pas bien, ça ne fait pas sérieux. Pendant son mariage, ma mère a eu trois filles. Nous sommes restées deux maintenant, car une est décédée. Mais aujourd’hui, ma mère est une femme heureuse. Nous lui donnons tout l’amour dont elle a besoin. Nous la soutenons tous les jours.

 

• Quel est le rôle de comédienne qui t’a beaucoup marquée jusqu’à présent ?
- C’est le rôle que j’ai tenu dans le film Saraounia. Je n’ai pas fait d’école de cinéma. C’est par pur hasard que je suis venue dans le septième art. Et c’est donc dans le film Saraounia que j’ai fait mes premiers pas en tant que comédienne. Je jouais le rôle d’une femme nigérienne qui présentaient les mêmes caractères que moi. Et cela m’a marquée. C’était l’histoire d’une femme qui a résisté lors du pillage de son village par les colons. C’est à travers ce personnage que les portes du cinéma se sont ouvertes pour moi.

 

• Aujourd’hui, qu’est-ce que le cinéma t’a apportée ?
- Aujourd’hui, grâce au cinéma, Aï Kéita n’est plus à présenter chez moi, au Burkina Faso. On me fait des facilités partout où je passe. Car je suis très populaire. Quand je suis allée à la MACA (Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan), il y a des femmes qui m’ont reconnue pour avoir regardé mon film intitulé Sondja, la polygamie. Pour être sûres que c’est de moi, elles m’ont approchée pour me demander si je suis Adja, la première femme du film Sondja. J’ai dit que c’est moi. C’est te dire à quel point le cinéma m’a rendue populaire. Cela fait partie de l’un des avantages que le cinéma m’a apportés.

 

• Quelles sont tes satisfactions dans ce métier ?
- L’estime des cinéphiles à mon égard. Autre grande satisfaction, ma décoration par le Président Blaise Compaoré au rang de Chevalier de l’Ordre du Mérite des arts, lettres et de la communication avec Agrafe cinématographie, le 12 décembre 1999, lors des cérémonies de l’indépendance nationale du Burkina.

 

• Ton mari ne se plaint-il pas souvent de tes incessants voyages ?
- Je suis venue au cinéma en étant mariée. C’est pour te dire que je suis venue au cinéma avec la caution de mon mari. C’est avec sa bénédiction que je voyage. Je ne m’inquiète pas quand je voyage. Car, c’est avec sa permission que je suis venue dans ce milieu. Pour venir à l’invitation de Hanny Tchelley à Abidjan, c’est mon mari qui m’a accompagnée à l’aéroport. Il la connaît très bien. Il sait que Hanny est pour moi une sœur et une amie. Et il n’a jamais fait de difficultés concernant mon métier de comédienne.

 

• Quelle est ta conception de la fidélité ?
- Pour moi, la fidélité est une question d’éducation et de bonne conscience. C’est tout. De toute façon, il ne sert à rien de surveiller une femme. Si elle veut te tromper, elle le fera sans problème.

• Que penses-tu de la polygamie ?
- Je suis issue d’une famille polygame et je vis dans un foyer polygame. Malheureusement, ma coépouse est décédée, il y a quelques années plus tôt. Mais, c’est moi qui me suis occupée de ses enfants, jusqu’à ce que certains se marient. Mais j’avoue que je n’ai pas de problèmes avec la polygamie et je n’ai pas peur de la polygamie.

 

 

Source : http://www.topvisages.net