NADIA EL FANI : «La chimiothérapie sera longue pour guérir du cancer intégriste»

 Cathy Macherel — Tribune de Genève du 20 mars 2015.

La réalisatrice franco-tunisienne Nadia El-Fani est de passage à Genève, dans le cadre du Festival du film oriental qui diffuse deux de ses films. Sa réaction et son analyse suite aux tragiques événements de Tunis.

 

En Tunisie, Nadia el-Fani, est toujours poursuivie en justice pour son film «Laïcité Inch'Allah», qui raconte sous les derniers instants du règne de Ben Ali, en août 2010 soit six mois avant la révolution, le quotidien d'une Tunisie tiraillée entre laïcité et diktat religieux. On y voit déjà enfler l'influence des intégristes, acteurs désormais bien présents dans le paysage politique tunisien. De passage à Genève à l'occasion de la diffusion de ce film, ainsi que, ce soir, de son dernier documentaire «Même pas mal», Nadia El-Fani, qui vit à Paris, livre son analyse sur l'état de son pays d'origine après l'attentat de Tunis.

Nadia El-Fani, tous les Tunisiens sont choqués par les événements de mercredi. Quelle est votre lecture des événements ?


C'est effectivement terrible, mais ce n'est malheureusement qu'une demi-surprise. On voit bien qu'après Charlie Hebdo à Paris, après les attentats de Copenhague, il y a une violence intégriste qui se trame à l'échelle internationale. La Tunisie, de par sa position dans le monde arabe sur les droits des femmes, de par sa transition démocratique qui est en marche, constitue bien évidemment une cible de choix. On est face à un projet islamiste qui vise par la violence, ou par les armes de la démocratie, à imposer un modèle de société, le califat, qui exclut toute liberté. Mon dernier film «Même pas mal», s'inscrit, malheureusement, dans cette triste réalité. Il fait le parallèle entre le cancer contre lequel j'ai dû combattre et le cancer intégriste qui frappe la Tunisie. Et je dis que «la chimiothérapie de la Tunisie risque d'être longue».
Votre combat, c'est celui de la laïcité contre l'obscurantisme religieux. Mais la violence ne naît pas seulement de l'idéologie. Elle se constitue aussi sur le terreau de la pauvreté, dans une Tunisie où le nord intellectuel domine un Sud désœuvré...
Bien sûr que la pauvreté fait le lit de l'intégrisme, mais les activistes radicaux ne proviennent pas toujours d'un milieu socio-économique défavorisé. En Tunisie, les mercenaires de la violence sont payés par les islamistes. En France, en Europe, ceux qui partent faire le djihad en Europe, ne sont pas tous désœuvrés. Le plus inquiétant, c'est ce paramètre romantique révolutionnaire qui consiste à mettre dans la tête de jeunes qu'ils vont changer le monde avec des kalachnikovs, mythe entretenu par des gens qui veulent imposer aux autres une seule façon de vivre. L'intégrisme islamique n'est pas le seul fléau. En Europe aussi, en France, un terreau fascisant est en train de se constituer pour imposer des modèles qui promeuvent l'exclusion de l'autre.

 

Comment évaluez-vous la marge de manœuvre des artistes tunisiens qui se battent pour la liberté d'expression ?

 

Ils ont du courage, d'autant plus qu'il y a le risque maintenant qu'un courant fort ne pousse les voix critiques à s'autocensurer. J'entends déjà ceux qui vont dire: «Attention, mieux vaut ne pas jeter d'huile sur le feu». La Tunisie n'est pas la seule à verser dans ce type de dérive. En France, après les attentats de Paris, on a déprogrammé mon film «Laïcité Inch'Allah» par peur qu'il ne provoque des réactions. Dans ces moments-là, au contraire, il faut parler fort et ne surtout pas faire le dos rond.
Certains Tunisiens vous reprochent un style provocateur. Ils disent que la modération est la meilleure arme pour faire avancer le pays, rassembler les tendances et lutter contre l'intégrisme.


Eh bien je dis à ces gens: «A chacun son job». Pour moi, ce n'est pas le rôle des artistes d'être dans la stratégie politique. Notre rôle, c'est de poser des débats, même si ces débats représentent des idées minoritaires; notre rôle, c'est de bousculer, de déranger. Notre action est politique, mais nous ne sommes pas des dirigeants politiques, nous n'avons pas à appliquer «des stratégies».


Les travaux sur la nouvelle Constitution tunisienne ont été longs, agités par les débats sur la laïcité. Les Tunisiens se disent assez largement satisfaits des compromis trouvés...
Lors de l'adoption de la Constitution, j'avais dit qu'on avait perdu deux ans et demi pour pas grand chose. La seule avancée, c'est qu'elle stipule la liberté de conscience, qui ouvre au droit à l'athéisme. Mais l'égalité homme-femme n'est pas consacrée, il n'y a pas d'égalité dans l'héritage, et cette Constitution n'est toujours pas laïque. Cela dit, la société civile tunisienne est habituée à vivre de fait dans la laïcité.

 

Malgré les violences, êtes-vous optimiste pour l'avenir du pays?


Aujourd'hui, l'un des grands problèmes de la Tunisie c'est qu'elle a grandement besoin d'une élite politique plus jeune, qui porte un projet de société. C'est aux jeunes de prendre en main l'avenir de la Tunisie, mais il y a un réel déficit dans la capacité à les former. Le pays vit à l'heure du consensus, du besoin d'unité nationale. C'est compréhensible dans les moments tragiques, mais il faut des débats contradictoires, des idées nouvelles, de la place pour les mouvements progressistes. C'est indispensable pour faire avancer un pays.

Image : Ester Paredes.