Shirley Adams : Un mélodrame en rose et noir
La cuvée JCC 2010 nous a gratifié d’un grand nombre de films —documentaires, longs et courts métrages— de grande qualité dans leur ensemble. Une compétition excitante avec des films venus de divers pays du monde, une programmation des plus riches qui nous a permis de voir des films variés dans leurs thèmes, leur approche, leur esthétique, nous avons aussi pu voir une compétition des courts métrages tunisiens dont le nombre traduit la belle éclosion de ces jeunes talents.

Qu’extraire alors d’un programme foisonnant où les œuvres intimistes voisinent avec les thèmes de guerre de l’ex-Yougoslavie, les problèmes du quotidien avec le rêve de percer dans le milieu du cinéma genre Bollywood, pour ne citer que ces extrêmes ?

Le choix a été difficile mais il n’en reste pas moins qu’un film de compétition a marqué les esprits et a mérité plus que le prix d’interprétation féminine qui lui a été attribué, nous voulons parler ici de Shirley mère courage, film du Sud Africain Oliver Hermanus.

Avec ce premier long métrage, le jeune et talentueux Oliver Hermanus nous gratifie d’un bijou de film où il nous conte la tragique histoire de Shirley Adams, une sorte de mère courage qui lutte face à l’adversité et qui n’a d’autre choix que de subir au lieu de maîtriser sa vie et son destin. Il nous parle aussi de la violence aveugle et absurde qui mène à des situations tragiques.
L’histoire de Shirley Adams est inspirée des souvenirs du jeune réalisateur qui à l’âge de 15 ans écoutait les histoires que racontait sa sœur, thérapeute stagiaire, à propos de familles pauvres comme celle des Adams.

Le titre, c’est le nom du personnage principal, cette femme seule, vivant à Michell’s Plain, l’un des ghettos du Cap en Afrique du Sud. Elle est au chômage, abandonnée par son mari parti un jour sans prévenir ne pouvant plus faire face à la situation qu’il vivait avec sa femme car Donovan, leur fils, a été blessé une année plutôt par une balle perdue alors qu’il rentrait à la maison et s’est retrouvé quadriplégique.

Le film nous raconte le combat de cette femme. Elle doit s’occuper de son fils invalide, médicaments, thérapie, nourriture et surtout et c’est le plus délicat, pénétrer son intimité et lui donner son bain quotidien à l’aide d’une éponge. Des gestes qui se répètent tout au long du film pour nous montrer la misère de cette mère et son désespoir, mais un désespoir tranquille. Elle accomplie ses tâches quotidiennement, jour après jour envers et contre tous, dans un rituel qui confine à l’automatisme tandis que tout s’écroule autour d’elle et de son fils, l’aide sociale leur est coupée et elle ne peut plus s’adresser aux pharmacies car faute d’argent et de certificats médicaux, ils ne veulent plus lui délivrer les médicaments.
Elle en est réduite à chaparder dans les grandes surfaces pour ramener de quoi manger à son fils. Un moment des plus douloureux du film que de voir cette femme si digne en arriver là, à regarder à droite, à gauche et puis enfouir dans son sac de si petites choses que s’en est encore plus triste et cruel.
Une voisine de confession différente vient lui rendre visite, lui apporte des choses à manger, l’aide pour garder Donovan ou le transporter mais tout cela reste dérisoire et inefficace sur le long terme.

Shirley mère courage, c’est un film sur les ghettos d’Afrique du Sud, de la violence qui y règne, des gangs qui y font la loi, y sèment la terreur et la tragédie. Ceci dit sans trop de discours mais à travers la vie quotidienne d’hommes, de femmes et de jeunes laissés pour compte. La paralysie de  Donovan est dû à une balle perdue reçue dans le dos alors qu’il rentrait du lycée et le comble de l’absurde et de la violence aveugle, c’est un des meilleurs amis de Donovan qui a tiré et par conséquent, c’est la vie d’une autre mère et d’un autre fils qui est sacrifiée, détruite puisque l’ami en question fini par être pris et mis en prison tandis que sa mère se voit rejetée par toute la communauté.
Il est aussi un regard sur la situation sociale dans les ghettos, pauvreté, ségrégation, clash de culture et de classe rendu à travers le personnage de Tamsin, jeune thérapeute envoyée par les autorités et qui n’arrive qu’à peine à entrevoir le dénuement et l’emprisonnement que vit cette famille tant elle vit si loin de ce ghetto, dans un monde de blancs riches et inconscients de ce qu’il s’y passe. Une scène des plus tragiques rend parfaitement le propos du réalisateur, celle où notre jeune Tamsin conseille à la mère d’acheter du poisson pour Donovan pour son régime et la mère si calme d’habitude de lui rétorquer amèrement : «Est ce qu’on a l’air d’avoir du poisson dans cette maison !». Elle ne peut apporter qu’un semblant de soulagement qui n’est qu’un peu de baume sur une blessure ouverte difficile à panser.
Elle essaye d’aider aux soins prodigués à Donovan, maladroitement mais avec beaucoup d’enthousiasme touchant d’inexpérience mais elle se heurte ainsi à la fierté de Shirley qui essaye malgré tout de garder le contrôle de sa vie et ceci mène à une tension et une confrontation entre les deux femmes qui en sont arrivées à se disputer l’affection du jeune homme.

En filigrane de tout cela, le film nous parle de maladie, sujet oh combien délicat et difficile, mais le réalisateur le fait d’une façon sensible, décente, sans misérabilisme ni voyeurisme et encore moins d’apitoiement indélicat.
Donovan est complètement handicapé et a besoin de sa mère pour toutes les petites et grandes choses de la vie quotidienne mais il est jeune, a envie d’aimer, de vivre et cela le tue de ne pouvoir le faire alors il n’est plus question de vivre ainsi, cela ne lui est plus possible. Il sombre dans une dépression de plus en plus grave qui le conduit à plusieurs tentatives de suicide dont la dernière sera fatalement réussi.
La dernière scène du film, Shirley de dos face à la mer avec l’urne contenant les cendres de son fils parce qu’il avait émis le désir de s’y rendre et qu’elle le lui avait promis, est une scène magique, poignante, d’une force émotive et parlante rarement égalée dans le cinéma.

Techniquement, le film est aussi une réussite. Des plans rapprochés qui nous montrent le quotidien de cette femme, souvent filmée de dos, un dos large, fort, solide qui nous parle et qui porte tout ce que cette femme subi jour après jour. C’est magnifique de pudeur et de force suggestive. La caméra suit Shirley comme un observateur qui se penche sur elle, sur son dos comme pour témoigner de sa souffrance et de son sacrifice.
Denis Newman, l’actrice qui joue ce rôle porte le film. Elle est exceptionnelle, digne, forte et si convaincante dans son personnage où elle doit montrer le désespoir et la colère refoulée d’une femme qui n’a d’autre choix que de regarder ce qui lui arrive.

Shirley mère courage est du cinéma pur. Intense, transcendant, déchirant, bouleversant et captivant, c’est une belle leçon d’humanité.
Pas mélodramatique du tout, le jeune réalisateur nous a gratifié d’un chef d’œuvre tranquille, un «low-key masterpiece».

 

Ilhem Abdelkéfi