Journées du cinéma européen : Hunger de Steve McQueen
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Nudité de l’art et nu de l’histoire

L’image pour une relecture de l’histoire. Et de l’impuissance des mots à cerner une vérité ou un drame. Entre réalité et trompe-l’œil se situe le combat de la liberté contre ses ennemis.Telle est la trame narrative du scénario de Hunger, un film d’une durée de 95 minutes projeté, dimanche dernier, au Parnasse pour conférer aux journées du cinéma européen un joli dénouement.

Fin 1976, la prison de Maze en Irlande du Nord sombre dans un désarroi tragique. Les emprisonnés de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) refusent de porter le moindre vêtement et renoncent aux règles d’hygiène afin d’obtenir un statut de prisonniers politiques. Leur chef de file n’est autre que Bobby Sands, cet incarcéré manifestement convaincu que la cause  justifie qu’on meure pour elle.
Privilégiant la résistance du corps pour appuyer celle de l’esprit, le célèbre leader de l’IRA annonce une grève de la faim le 1er mars 1981.

Enormes sacrifices et poignant itinéraire débouchant sur une mort stoïque pour la vie ; un hymne à la dignité, fille de la liberté.

Le long métrage de McQueen s’ouvre sur un tapage étonnant. A l’avant-plan d’un groupe de révoltés figure une femme qui proteste. Que d’hommes frappant un couvercle de poubelle sur le bitume à l’arrière-plan d’un élément féminin disloqué. L’allusion n’est pourtant guère claire, n’eut été une brusque focalisation sur la vue d’ensemble de la prison. Serait-ce une allégorie du pittoresque ? Une «liberté guidant le peuple comme au cinéma»? Voyons voir.

Une première séquence décisive dans la compréhension du film montre un homme plongeant ses mains écorchées dans l’eau. Histoire de purification ? Cela reste à vérifier. Graves, car il s’agit bien de lui, prend par la suite son petit-déjeuner. En sortant de chez lui, il ouvre une barrière donnant sur une rue de banlieue pavillonnaire irlandaise. Avant de monter dans sa voiture, il s’allonge pour en observer le dessous et s’assurer qu’il ne court aucun danger. Le personnage est toujours indéfini et l’attention du spectateur est, pour ainsi dire, tenue en haleine. Le réalisateur ne manque pas pour autant de brouiller les repères en focalisant de nouveau sa caméra sur  l’ambiance régnant dans les différentes cellules de la prison. Les images défilant sous les yeux du public montrent des prisonniers nus pour avoir refusé de porter les uniformes de détenus et font savoir que Graves est impliqué dans l’histoire, étant un gardien de ladite prison. Les incarcérés réclament leur statut de prisonniers politiques. Ils réagissent en couvrant les murs de leurs excréments et érigent les couloirs en sordides urinoirs. Toutefois, face à un paysage intensément dégueulasse, le metteur en scène prend du recul, tout en diversifiant ses plans. En alternant les séquences, il filme les prisonniers lors des rares visites. Des messages et des paquets passent malgré l’attention des gardes. Une fois que les incarcérés regagnent leurs cellules, on s’aperçoit que de l’un des colis déféqués sort une petite  radio permettant de capter les nouvelles de la lutte républicaine face à l’irréductible pouvoir britannique.

Des moments calmes, où la narration cinématographique semble suivre une ligne droite, furent brusquement interrompus par un face-à-face brutal entre les prisonniers révoltés, d’une part, et les gardiens, d’autre part. Le sang coule à flot, les corps sont torturés et la sauvagerie de l’homme est exposée à nu. Mais la lutte coule dans les veines. Bobby Sands réapparaît à l’image tenant en main son destin, sûr de lui. Lors d’un échange avec le père Dominique Moran, il lui annonce qu’il s’apprête à entamer une grève de la faim. Le dosage verbal est tout aussi minutieux que révélateur. Et le metteur en scène use, depuis, d’un rythme à la fois saccadé et agité. La confrontation suit un élan transcendant. Au fil du dialogue, dramatisation et apaisement s’enchevêtrent, s’opposent et se complètent. Synthèse : une intrigante confrontation de l’audace et de la lâcheté, de l’humain et de  l’inhumain, somme toute, de la vie et de la mort qui  interpellent le spectateur et l’invitent à réfléchir sur les illusions d’un art en allusion franche aux matériaux de la création cinématographique. Bobby Sands mène sa quête jusqu’au bout de l’impossible, suscitant parfois le frémissement du public. Le corps de l’homme révolté est de plus en plus affaibli, mais son esprit est toujours habité par la tempête, choisissant plutôt une mort stoïque qu’une vie indigne.

Hunger est, au demeurant, un hymne épatant à l’humanisme et une réflexion par le cinéma sur le cinéma. A voir et à revoir bien évidemment.

M.H.ABDELLAOUI