LETTRE A LA PRISON

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Personne ou presque ne connaît Marc Scialom. Juif italien né à Tunis en 1934, ce cinéaste autodidacte a pourtant gagné un Lion d'Argent à Venise en 1972, avec le court-métrage Exils. Mais son seul long-métrage, Lettre à la prison (1969), n'est jamais sorti dans les salles. Trop onirique pour l'époque (post 68), très demandeuse de Politique. Mêlant prises de vues en noir et blanc tournées à l'arrache dans les rues de Marseille, et extraits d'un court métrage en couleur, Lettre à la prison est un magnifique film-poème sur l'immigration maghrébine. 35 ans plus tard, sa puissance reste intacte.

LETTRE A LA PRISON
Un film de Marc Scialom
Avec Tahar Aïbi, Marie-Christine Lefort, Myriam Tuil
Durée : 1h39


Tahar débarque seul en France, en 1970. Le jeune tunisien erre sur le port de Marseille, en pensant à son frère emprisonné à Paris. Sa famille compte sur Tahar pour venir à la rescousse du frangin, et prouver qu'il est innocent. Est-il vraiment innocent ? Tahar rejoue sans cesse le crime dans sa tête, au risque de sombrer lui-même dans la folie.

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LETTRE A LA PRISON de marc scialom


Tourné à la fin des années 1960 et retrouvé 40 ans plus tard, Lettre à la prison est à la fois un témoignage brut sur l'immigration tunisienne de l'époque, et une expérience formelle intense, à mi-chemin entre Pasolini et le surréalisme. Mort-né, ce sidérant poème de Marc Scialom mérite une deuxième chance.

Film maudit

Depuis Lettre à la prison, Marc Scialom s'est détourné du cinéma pour se consacrer à l'enseignement et à l'écriture. Mais quel gâchis, se dit-on à la vision de ce qui restera sans doute son unique long-métrage. A l'époque, Scialom vient d'émigrer en France et veut faire du cinéma. Autodidacte et sans le sou, il se lance dans ce projet à corps perdu et tourne sans autorisation dans les rues marseillaises en pensant faire une « maquette » pour convaincre des producteurs potentiels. Mais il n'a pas assez d'argent pour développer le film. Il doit attendre un an pour passer au montage des rushes, dont la moitié finit à la poubelle. Le réalisateur Jean Rouch, influence majeure de la Nouvelle Vague, voit le film et loue les qualités d'« un des rares films surréalistes du cinéma français ». Plus sévères Chris Marker et ses amis le trouvent trop onirique et psychologique, pas assez politique. On est en 1969, Mai 68 est encore dans tous les esprits, intellectuels et artistes prônent l'engagement. Pas assez pittoresque non plus, le film n'intéresse personne.

 

 

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LETTRE A LA PRISON de marc scialom

 

 

Télescopages oniriques

Lettre à la prison n'est pas un film « engagé » à proprement parler. Mais son sujet même a une valeur politique, puisqu'il décrit de l'intérieur l'immigration tunisienne - fait rarissime, si ce n'est unique dans l'histoire du cinéma. Rare aussi, qu'un cinéaste italo-tuniso-français de culture juive filme un Algérien musulman (Tahar Aïbi) en France ! Scialom a sans doute eu le tort de ne pas marteler un discours simpliste sur l'impossibilité de s'intégrer. En poète, le cinéaste a préféré télescoper des séquences oniriques avec des plans documentaires dans le port de Marseille. Le film fonctionne sur une base scénaristique simple, laissant libre-court à l'art graphique du réalisateur. Débarqué en France, Tahar est chargé par sa famille tunisienne de sauver son frère, emprisonné à Paris. Maladroitement, la voix-off narre les lettres écrites par Tahar. Le son comme l'image vacillent, conservant les blessures du temps. Mais les décalages entre son et image, ainsi que les griffures multiples subies par la pellicule, participent pertinemment à la matière brute et saccadée du film.

L'essentiel n'étant pas dans le plan, mais dans l'interstice. C'est ce que le cinéaste a retenu du Cuirassé Potemkine d'Eisenstein : « L'intensité la plus forte est dans la collure » : une vague, une pioche, une séquence en couleur au milieu d'un film en noir et blanc, ou un plan tournoyant autour d'un alignement d'hommes sur la jetée, sont pour Scialom autant de visions chocs qui s'intercalent dans le réel. En cela, Lettre à la prison évoque à la fois le surréalisme de Bunuel, et le réalisme incandescent des premiers films de Pasolini. L'onirisme de Scialom sert un discours éminemment politique, finalement : les fulgurances oniriques, de plus en plus violentes, suggèrent la plongée du héros dans la folie, c'est-à-dire la perte de son innocence. A mesure qu'il s'identifie à son frère, en rejouant mentalement le crime horrible qu'il a peut-être commis, Tahar abandonne son identité d'origine. « Ne vient pas me voir tant que tu es innocent », lui écrit son frère. Lettre à la prison est un sidérant film sur le déracinement.

Eric Vernay

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