L'ESQUIVE

Mercredi 27 à 19h, projection exceptionelle à la salle AfricArt  suivie d'un débat en présence d'Abdellatif Kéchiche

 

 Image

L'Histoire

Krimo, 15 ans, vit dans une cité HLM, à la périphérie de Paris. Après s'être fait rejeter par sa copine Magalie, il tombe amoureux de Lydia. Il va tenter de sa rapprocher de la jeune blonde en s'engageant pour jouer dans une pièce de théâtre avec elle.

Pour la trentième cérémonie des Césars, le 26 Février 2005, c'est le film d'Abdel Kechiche qui a créé la surprise. Trois prix au total, dont les deux plus convoités : Meilleur film français de l'année, Meilleur réalisateur et Meilleur espoir féminin. C'est l'occasion de découvrir ou de redécouvrir L'Esquive qui, malgré un succès critique assez important, n'a pas suscité les passions du public comme l'a fait, en son temps, un film comme La Haine. Il faut dire que bien des aspects du film ont dérouté un bon nombre de cinéphiles.

Pas de scénario ?

En apparence, pas de scénario. Les premières minutes se passent et prennent la forme d'une exposition : on découvre le personnage de Krimo, jeune banlieusard silencieux, tout ce qu'il y a de plus commun. Sa vie, ses amis, ses habitudes, ses parents... Le spectateur attend ensuite l'élément perturbateur. Schéma classique. Mais ce dernier ne lui parvient pas. On continue à s'engouffrer dans le quotidien des jeunes de la cité. Dans la salle de cinéma, certains s'en vont. Devant leur télé, quelques uns arrêtent leur lecteur. En clair, il ne se passe rien de ce que beaucoup peuvent espérer : pas de problèmes de voile, pas de trafic de drogue, pas d'odieuses affaires de viol, pas de crimes... Les personnages sont filmés dans leur quotidien et les événements arrivent naturellement, sans mécanique huilée. D'où une impression bizarre : pourquoi ce film ? Le but de Kechiche serait-il d'oeuvrer pour une espèce de rendu ethnologique, qui offrirait au français moyen une « idée » de la jeunesse de France qu'il juge sans connaître ? C'est une question que l'on est en droit de se poser après les premières dizaines de minutes du film, qui font beaucoup penser à un film à sketch et qui ne donnent pas l'impression d'un ensemble cohérent. A priori, un film qui a donc tout pour déplaire aux accros du scénario bien préparé et de la mise en scène impeccable. A priori, oui, mais à priori seulement...

Marivaux, personnage central

«On a fait une telle stigmatisation des quartiers populaires de banlieue, qu'il est devenu quasiment révolutionnaire d'y situer une action quelconque sans qu'il y ait de tournantes, de drogues, de filles voilées ou de mariages forcés. Moi, j'avais envie de parler d'amour et de théâtre, pour changer». Les mots sont du réalisateur Abdel Kechiche. L'un des thèmes du film est bien le théâtre. La classe de Krimo et Lydia répète Le jeu de l'amour et du Hasard de Marivaux, une pièce qui est au coeur du film. Tout le monde aura remarqué le passage très marquant pendant lequel la prof explique à ses élèves que vouloir se conduire comme un pauvre lorsque l'on est riche, et inversement, n'est qu'un travestissement et ne trompe personne. « On est complètement prisonniers de notre condition sociale » déclare la pédagogue. Ce parallèle flagrant entre la pièce de Marivaux et l'univers des banlieues n'est pas la seule chose à souligner. Au coeur de l'intrigue même, les personnages évoluant autour du « couple » Krimo-Lydia donnent l'impression de se retrouver dans une véritable comédie de moeurs, avec quiproquos, déformations, bouches à oreilles et malentendus. Le spectateur, pour le peu qu'il se donne la peine de s'investir dans le film, est pris dans le jeu des personnages : que va-t-il leur arriver ? Quel dénouement ? Cette agressivité mêlée de sentiments va-t-elle trouver exutoire ? Après avoir jugé d'un regard parfois méprisant la conduite, l'extrême fierté verbale et la vulgarité des protagonistes, le spectateur apprend à comprendre. Il comprend que sous les « fils de pute », il y a des sentiments et des façades. « Je voulais démystifier cette agressivité verbale, et la faire apparaître dans sa dimension véritable de code de communication. Une sorte d'agressivité de façade qui cache bien souvent de la pudeur, et même parfois une véritable fragilité, plus qu'une violence à proprement parler » explique Kechiche. On comprend aussi, sur le vif, que la colère est une émotion, parfois bien proche de l'amour. Cinéphile ou pas, quand on comprend ce film, quand on le ressent, on accepte sa « difformité » scénaristique tant décriée.

Un rythme syncopé

Reste une autre image, qui colle à L'Esquive, celle d'un film qui n'en est pas un, avec une direction d'acteur inexistante et une image DV syncopée qui défie les règles de la mise en scène. Le jeu des acteurs est un jeu basé sur l'improvisation, ce qui, pour un film à trame sociale, ne peut pas faire de mal. L'authenticité est là. On a l'impression de saisir des moments de vie et on a du mal à croire que derrière ces jeunes hommes et femmes, il y a eu des caméras. Ce rendu rappelle Le Rayon Vert, l'une des perles de la filmographie de Rohmer, dont le tournage, en 1986, s'est basé sur les mêmes effets de spontanéité. Déjà à l'époque, cette innovation avait été très mal vue. On avait dit du dernier film du réalisateur, pourtant déjà imposé comme un grand cinéaste, qu'il était un non-film, un non-cinéma. C'est le même genre de réactions que l'on a pu observer, à la sortie de L'Esquive. Un film qui sort des conventions de réalisation est un film porté en gloire. Un film qui bouscule les habitudes de mise en scène est souvent vu comme scandaleux. Dans L'Esquive, la puissance d'improvisation des acteurs est d'une grande force et donne au film toute son essence. L'argot, la rapidité des paroles qui s'enchaînent, les mimiques, les bégaiements... La sincérité déployée est impressionnante. Le prix du meilleur espoir qui est venu récompenser Sara Forestier est amplement mérité mais aurait pu être décerné à tout autre acteur du film. Tous, acteurs non professionnels, ont su donner à leur rôle une crédibilité. Dans l'Esquive, la réalisation au format DV ne choque pas. On est loin du rendu « amateur » rencontré avec des films comme Baise-moi. La réalisation, loin d'être effacée, vient renforcer les effets des dialogues. Lorsque la situation s'envenime, les plans se resserrent, jusqu'à ce que l'on ne perçoive plus qu'une partie du visage des protagonistes. L'enchaînement des plans se fait souvent frénétique, la caméra tremble, renforçant l'angoisse que peuvent ressentir certains spectateurs. La scène du contrôle de police, véritable climax du film, est, à ce propos, très révélatrice des effets de réalisation. Elle symbolise aussi l'impuissance sociale du corps policier, qui ne sait pas se comporter autrement face à ces jeunes de banlieue qu'en les traitant comme de gros criminels.

Moins stylisé et plus posé qu'un La Haine, L'Esquive est un très bon film sur les banlieues. Il ne se fait pas reflet des stigmatisations souvent véhiculées à la télévision ou ailleurs. Le film montre une jeunesse dédiabolisée, terriblement humaine. Faites confiance à L'Esquive, elle peut vous prendre par le coeur.

 

Par Gallu   

 

Reportage

 

Bonde d'annonce