Omar Khlifi et les vieilles lunes
Par Hédi Dhoukar

Les propos de Omar Khlifi, rapportés dans le journal Le Temps (reproduits sur ce site), s’ils venaient à s’imposer, rendraient impossible tout travail créateur en Tunisie. Ce qui n’est heureusement pas le cas. Tout comme son constat sur le cinéma de son pays : «un bilan désastreux et des réalités désespérantes», est tout sauf juste. Ces propos reposent sur des a priori, de vieilles lunes, depuis longtemps dépassées. Que sont, en effet, le «Tunisien authentique», ou «l’âme tunisienne» ? Jadis on les servait à la sauce nationaliste ; aujourd’hui on nous les ressert saisis dans une sauce intégriste —pas forcément de nature religieuse d’ailleurs ! Toujours on les aborde comme des acquis coulés dans le marbre. Parce que ce sont des réalités vivantes, paradoxales, mouvantes qui évoluent comme nous évoluons, tous ceux qui ont peur du changement et qui se découvrent impuissants devant le cours que prennent les choses, se réfèrent à l’ «authenticité» et à «l’âme» pour dire qu’on les abandonne, qu’on les «trahit» ! Ce sont des gens qui ne croient pas en eux-mêmes. Ce sont des oliviers qui craignent de se réveiller noisetiers !

Prenons, M. Khlifi à la lettre. Pour que le «Tunisien authentique» puisse exister, il faut qu’il soit à la fois de la Tunisie côtière et du pays profond, qu’il soit citadin, rural, pasteur et, s’il est citadin, il faut qu’il soit au moins à la fois Tunisois, Sfaxien, Bizertin et Soussien. Son parler serait, bien sûr, uniforme ; un mélange bien dosé des inflexions beldi, et des multiples parlers bédouins. Sans parler du reste : la condition sociale, le niveau d’éducation… Roule-t-il en 4x4, en vélo-moteur ou prend-il les transports en commun ? Ce n’est pas sérieux !

Quant à l’âme ! Ceux qui y font référence, pensent à l’âme transpersonnelle, collective, c’est-à-dire celle que l’on ramène généralement à des dénominateurs communs : langue, religion, aire géographique, et pour laquelle on meurt sur le champ de bataille. Mais, même elle, n’est pas figée, en dépit de l’extrême lenteur de son évolution. Et elle n’évolue que par et dans la lutte que mêne chaque âme individuelle pour se détacher de l’âme collective, pour prendre un peu d’autonomie, pour s’en distancer ne fut-ce que de quelques centimètres ! L’artiste est justement le symbole de cette lutte. Il libère un terrain pour la liberté.

C’est grâce à lui qu’on prend conscience de l’emprise excessive qu’exerce sur nous l’être collectif et tous ceux qui parlent en notre nom et au nom de «l’intérêt général». Le propre du cinéma tunisien actuel est de se situer dans cette problèmatique d’affranchissement du «moi» créateur de la contrainte étouffante du groupe, conservateur par définition et, d’autant plus conservateur qu’il se sent menacé, ou qu’il se trouve en crise.
L’œuvre d’art est une denrée rare. Elle n’est pas le fruit d’une ambition personnelle, mais d’une exigence de vérité et elle met inévitablement l’artiste véritable en porte-à-faux avec son peuple qui, pourtant, ne peut se voir que par le regard de l’artiste, se comprendre que par la représentation de l’artiste… C’est une relation contradictoire et fascinante.
Le cinéma est un cadeau pour un pays comme la Tunisie : en lui se combinent tous les arts (littérature, poésie, peinture, théâtre, musique, architecture, et aussi histoire). Le laisser à la télévision serait criminel, car cette entreprise n’obéit pas à l’exigence de vérité et de beauté, mais à la loi économique, aux modes et à la sociopolitique. C’est pourquoi il a déclenché en Tunisie, où le besoin d’une vie culturelle digne de ce nom est lancinant, un développement remarquable et remarqué ! Sa dynamique est si forte que même avec la disparition des salles, même avec la généralisation de la parabole, même avec la culture moutonnière des feuilletons ramadanesques que prise un public qui serait, selon Omar Khlifi, le seul juge en matière d’authencité (!!!), les cinéastes tunisiens créent. Ils créent dans le cadre d’une chaîne de techniciens et d’artistes presqu’entièrement tunisienne. Non seulement, ils font des films, mais ils trouvent même, dans le privé, des jeunes producteurs pour parier sur eux, comme on parie sur l’avenir, et comme le font les amateurs d’art qui investissent dans des trésors culturels qui se valoriseront de génération en génération !

Bien sûr que le public tunisien, captif de la Télévision et d’une presse où la critique d’art est une denrée épisodique, n’est pas préparé à aller vers ce cinéma. Bien sûr que le cinéma tunisien trouve son public partout dans le monde où l’on est en mesure de l’apprécier, preuve qu’il s’inscrit bien dans l’universel, contrairement aux assertions de M. Khlifi. Preuve aussi qu’il parle de l’âme tunisienne à des publics avertis, en matière artistique.

L’âme devrait en effet devenir visible par la magie du cinéma.
Comment l’atteindre par-delà les formes physiques trompeuses ? Par quels cheminements secrets ? Tout le problème est là. Il suppose une grande exigence de rigueur, une recherche multiforme, pluridisciplinaire, une association de talents, un désir de se connaître hors des sentiers battus et des vérités officielles. Là se situe le vrai travail de création et c’est là que l’on peut situer fièrement le cinéma tunisien actuel : un cinéma d’auteur. Ce n’est pas un cinéma «populaire» n’en déplaise à certains, à la recherche d’un gain immédiat, d’un succès passager jugé à l’aune de la rentabilité. Ce cinéma divertissant, les Américains le font très bien. Le cinéma tunisien s’inscrit dans une autre logique, une quête de soi, avec ses tâtonnements, ses maladresses et ses succès, avec ses surprises aussi et ses prodiges. Il mise sur le temps, sur les générations à venir, sur le peuple à venir.

©Hédi Dhoukar - cinematunisien.com - mai 2009