Le cinéaste en tant qu'historien : Personne ne tait la même chose, de Marc Bauder et Dorte Franck
Filmer l'indicible
Le 9 Novembre 1989 la chute du mur de Berlin sonne le glas de la division de l'Allemagne en deux camps et consacre définitivement la victoire du monde des « libre » sur le «bloc de l'est ».
  Les effets de la -perestroïka- de Gorbatchev, précipiteront des révolutions pacifiques, à Prague, à Budapest puis à Berlin   et dans les autres capitales d'Europe de l'est.

Les « Démocraties populaires » dont l'impopularité avait atteint son comble en cette année s'effondreront  avec une facilité telle  qui laisse jusqu'à aujourd'hui encore les historiens perplexes. Berlin et son mur qui a divisé durant des décennies l'Allemagne en deux est l'incarnation de cette situation historique absurde qui a abouti à une scission de l'Europe en deux blocs antagonistes, dont l'affrontement idéologique a été  à l'origine des conflits les plus meurtriers qu'ait connu le monde durant les quarante années de l'après-guerre.

Une fois tombée l'euphorie de la réunification, l'ouverture des archives de la tristement célèbre Stasi a permis a plusieurs citoyens de l'ex Allemagne de l'est de comprendre le fonctionnement d'un système tentaculaire qui a érigé la délation en valeur suprême et l'arbitraire en méthode de gouvernement des hommes. Deux cent à deux cent cinquante mille prisonniers politiques, des millions de vies brisées, mais aussi des millions de « collaborateurs » zélés du régime qui auront contribué des années durant à faire « tomber » des ennemis présumés du socialisme des « suppôts » du capitalisme.

Avec le recul de presque une vingtaine d'années, l'enjeu pour le cinéma allemand est de proposer des lectures possibles de cette histoire proche et commune de ce qui ne constitue plus aujourd'hui qu'un seul pays.
 
 La parole en tant que thérapie

C'est à travers un documentaire «  personne ne tait la même chose » réalisé en 2006 que Marc Bauder et Dorte Franck abordent un aspect de l'Histoire de l'ex R.D.A à travers les témoignages de quatre personnes toutes dissidentes, condamnées par le régime de l'époque pour subversion et « rachetées » par Bonn. Anne Gollin, Utz Rachowsky, le pasteur Storck et son épouse font partie des trente mille prisonniers politiques «  vendus » pour cent mille marks  par Berlin Est à son ennemi de l'Ouest , en vertu d'un accord  signé entre les deux Etats dans les années quatre vingt. A travers leurs témoignages, ces prisonniers d'opinion démontent la machine répressive est-allemande en décrivant avec menus détails les circonstances de leur arrestation et les délits dont ils sont accusés. Ces témoignages quoique poignants ne constituent pas l'enjeu du film mais des prolégomènes à une réflexion sur ce qui est tu par les anciens prisonniers, sur ce qu'ils ont transmis et peuvent transmettre à leurs enfants de ce qu'ils ont vécu.  Pour la génération de parents de ces prisonniers, honnêtes citoyens qui se sont plus au moins accommodés du  système, le déni est le seul moyen de ne pas remettre en question les choix de toute une vie ou presque, de pouvoir aller de l'avant en se réfugiant derrière l'obligation de respecter l'ordre établi.  La première séquence du documentaire qui sert de pré-générique  illustre  clairement cette attitude. On y voit le père d'Anne Gollin expliquer l'arrestation de sa fille par le fait qu'elle avait contrevenu aux lois du pays à l'époque. Enfreindre la loi c'est se prêter à la sanction, « comme aujourd'hui » dit le père. Que cette loi ait été inique et liberticide, peu importe, il s'agissait d'obéir pour pouvoir continuer à vivre. Si du point de vue des réalisateurs, pour les aînés, la messe est dite, la rédemption équivaut à nier ce qu'on a pu être durant des années, le problème est loin d'être résolu pour les descendants de ces personnes qui ont payé de leur propre chair leurs aspirations à la liberté. Comment dire que l'on a souffert à ses enfants ? faut-il dire ce que l'on a enduré ? Pourquoi le dire alors que les enfants ne sont pas demandeurs, qu'ils considèrent que cette histoire n'est pas la leur mais celle de leurs parents ?

La transmission  passe par la rémission et celle-ci par la possibilité de « Dire » l'abjection. Chacun des protagonistes du film a choisi une voie pour se reconstruire. Rachowsky écrit de la prose pour se libérer de ses démons, Storck des livres où il décrit ce qu'il a vécu lors de sa détention, Anne Gollin travaille en tant que guide dans une des prisons de la Stasi, elle se libère de son passé dans la confrontation quotidienne avec les lieux du pouvoir qui aura broyé avec la sienne des centaines de milliers de vie

 Ce travail d'anamnèse, de remémoration  d'un passé douloureux prépare l'incursion dans le territoire du non dicible ; celui de la transmission.

Les dilemmes de la transmission


En dépit de l'identité de leurs statuts de départ, celui de  prisonniers d'opinion « rachetés » par l'Ouest, les quatre personnes interviewées ont des situations familiales différentes. Anne Gollin a été emprisonnée alors que son fils avait un an, elle l'a revu alors qu'il avait trois ans et  sont passés ensemble en RFA. Les enfants du pasteur  Storck et son épouse sont tous nés à l'Ouest, les filles d' Utz Rachowsky ont un souvenir précis de l'arrestation de leur père. Le documentaire joue de ces différences de statut pour explorer les différentes modalités de transmission de ce traumatisme des parents aux enfants. Anne Gollin culpabilise  de se trouver désarmée face à ce qu'elle estime être  le traumatisme de son fils à la suite de son arrestation, elle serait partie lui disant au revoir et cet au revoir a duré deux fois plus longtemps que ce qu'il a vécu jusque là. Storck s'adresse à ses enfants par livres interposés, il aimerait aborder frontalement avec eux son passé, mais ceux-ci ne sont pas demandeurs, face à la caméra, ils confessent que cette histoire ne les intéresse pas tellement même si ils admirent l'héroïsme de leurs parents. Nés à l'Ouest, ils ressemblent aux jeunes de leur époque, le fait qu'ils soient issus de parents ex-détenus politiques de l'ex-RDA ne paraît pas les tarauder outre mesure. Les filles de Rachowsky semblent plus marquées par ce qu'a connu leur père, elles sont en demande d'éclaircissements mais le père a choisi la fuite poétique. Si elles ne lui posent pas de question, c'est pour ne pas raviver des blessures anciennes, par pudeur donc et cette pudeur sied au père, rendant du coup le dialogue impossible.

Par petites touches, le film met en lumière l'ampleur des contrecoups d'un passé traumatique et l'étendue de sa propagation, la rémission n'est jamais totale. Si en parler peut constituer une thérapie pour les parents, il risque d'être contre-productif pour les enfants qui ne sont pas nécessairement demandeurs.  Douloureux dilemme.

Le film se conclut sur le constat de son irrésolution, à travers cette succession de plans des parents et des enfants, vaquant à leurs occupations chacun de leurs côtés, suivies d'une séquence traitée en champ/contrechamp comme dans une fiction où on voit Anne attablée dans un café, regardant son fils ( Sébastien dont il a beaucoup été question dans le film mais dont c'est la première apparition dans le champ) qui la regarde, ce  jeu de regards ne donnant lieu à aucun échange entre mère et fils .

IKBAL ZALILA               
 
Source : Le Temps