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LA NOIRE ET LE BLANC, EN NOIR ET BLANC. l Version imprimable Suggérer par mail

 2017-10-05 22:27:17

Par Férid Boughedir

 

Le film des JCC qui aura eu sur moi le choc le plus durable, est marqué du signe «Premier» : c’est le Premier «Tanit d’or», de la Première session des JCC en 1966 et c’est aussi le Premier long-métrage réalisé par un cinéaste d’Afrique Noire : «la Noire de…» de l’écrivain autodidacte et réalisateur sénégalais Ousmane Sembène.


J'étais alors un tout jeune cinéphile qui, grâce à la proximité de mon lycée avec la salle «Le Paris» (aujourd'hui «4° Art») où avaient lieu les projections du ciné-club de Tunis (dont le président de la Fédération  n'était autre que Tahar Cheriaa), avait découvert avec  émerveillement et enthousiasme les chefs-d’œuvre du cinéma mondial dont les grands auteurs étaient tous européens, américains, exceptionnellement japonais, mais jamais africains ; la vision de «La Noire de..» a été une révolution copernicienne qui a retourné ma perception comme un doigt de gant : Quoi ?, nous n’étions pas condamnés à admirer éternellement le 7° Art venu des autres continents ? Nous aussi, pouvions, même avec de faibles moyens, exprimer notre vision et atteindre la beauté et l’émotion qui nous avaient captivés chez «ceux du Nord ?». Cette année-là, la vision de ce film a contribué à  libérer notre regard  et a tout rendu possible !


«La Noire de…» (titre qui pouvait être complété, en sous-entendu, par le nom du «propriétaire» blanc de la jeune femme !) avait été inspiré par un fait divers réel : le suicide en France d’une domestique sénégalaise ramenée de Dakar par ses patrons blancs, qui ne lui avaient témoigné, en toute bonne conscience, qu’incompréhension et racisme.

 

La fin du film est inoubliable : le patron blanc qui rapporte à Dakar les affaires de la domestique morte, dont le masque africain qui décorait sa chambre en France, s’affole quand il est poursuivi en silence dans les ruelles par le petit frère portant sur son visage ce masque, qui symbolise les millénaires de culture africaine que le blanc, sûr de sa supériorité, avait ignorée et méprisée.

 

 

Utilisant un noir-et-blanc minimaliste et dépouillé, le regard distancié et digne du cinéaste nous offrait un point de vue cinématographique nouveau, jamais vu à ce jour, comme venant d’une autre planète : mais, sous son apparente froideur, il vibrait d’une revanche de prise de parole, enfin prise sur la douleur essentielle de tout un continent trop longtemps nié. Sous nos yeux, l’Africain, «objet» de tant de films d’aventures venus du Nord était enfin devenu «sujet». C’est à la première personne que la «voix off» de la domestique, qui courait tout au long du film, nous faisait enfin découvrir son intériorité. Et la décision de son suicide marquait la mort  volontaire de l’image de l’Africaine servile  et  esclave, en même temps que la naissance de l’image nouvelle de l’Africain producteur et non plus consommateur, d’une image qu’il proposera désormais en miroirs multiples à ses concitoyens : ce qui était la raison d’être des « Journées Cinématographiques de Carthage» créées pour cela par Tahar Chériaa ! Par une conjonction miraculeuse, où soufflait le vent des grands changements de l’Histoire, le Premier «Tanit d’or», des Premières JCC, nous donnait,  tout comme la fondation du Festival lui-même, un espoir infini et une confiance en nous qui n’avaient pas de prix ; (plus tard la découverte tardive de «Bab El Hadid» de Youssef Chahine,  de forme extraordinairement maîtrisée, mais moins novatrice, me fit le même effet..).


Ce premier «Tanit d’or» fondateur nous disait : «oui, vous pouvez créer vos propres images, et même si vous imitez encore parfois les images venues d’ailleurs, ce n’est pas si grave, car vous savez désormais que l’expression par l’Art du cinéma peut porter aussi les couleurs de votre continent et de vos cultures !».


Depuis, malgré les tentations récurrentes dans les débuts, selon les Directions, de  «diviser» ou «d’internationaliser» le Festival,  et même si d’autres manifestations plus riches leur volent désormais, (signe de leur succès !), la primeur de nombreux films, continuer à réserver leur compétition aux films d’auteur africains et arabes, ce qui est l’essentiel, fait que les JCC incarneront toujours, envers et contre tout, cette confiance et cet espoir !

 

Férid Boughedir

 

Photos : Ousmane Sembène, Tahar Chériaa et l’actrice sénégalaise, Mbissine Thèrese Diop qui a joué le rôle principal du film «la Noire de… » : Diouna. Tanit d’or, Carthage 1966.

 

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