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INTERVIEW DE RACHIDA BRAKNI, RÉALISATRICE DU FILM "DE SAS EN SAS" Version imprimable Suggérer par mail

 2017-03-17 10:18:58

 

«En tant que réalisatrice je suis au service de mon propre désir»

Alternant judicieusement depuis une vingtaine d’années les rôles au théâtre et au cinéma, Rachida Brakni, à l’aube de la quarantaine, entreprend la réalisation de son premier long-métrage intitulé "De sas en sas". Une œuvre juste, sensible et humaine, qui suit le parcours d’un groupe cosmopolite, composé majoritairement de femmes, rendant visite à ses proches incarcérés à Fleury-Mérogis. Celle qui endosse dorénavant le costume de réalisatrice nous en dit plus sur ce projet cinématographique qui a nécessité trois ans de préparation.

Interview réalisée par Kamel AZOUZ pour cinematunisien.com


Pourquoi avoir décidé de passer à la réalisation ?

Ce n’est pas tant que j’avais envie d’être réalisatrice, c’est vraiment que j’avais envie de raconter cette histoire; en fait, je me suis rendue compte qu’on parlait toujours de prisonniers sans jamais parler des mères, des femmes, des filles, qui viennent visiter un proche en prison; on ne s’imagine pas qu’un séjour en prison puisse avoir des conséquences sur une famille. J’avais vraiment envie de raconter cette histoire, c’est pour cette raison que je suis passée à la réalisation.

 Pourquoi cette thématique liée à l’univers carcéral pour un premier film ? Y a-t-il une part autobiographique ?

Oui, il y a une part autobiographique, car moi-même, il y a plusieurs années, j’ai rendu visite à un proche incarcéré et, très vite, je me suis rendue compte que c’était un lieu incroyable à plus d’un titre. J'ai réalisé à quel point nous-mêmes, les visiteurs, nous nous trouvions dans une forme d’enfermement. C’est un lieu où il y a de la pudeur, car la société juge, sans savoir pourquoi ces personnes-là sont en prison. J’ai découvert un lieu où il y avait de l'entraide entre ces femmes, on savait qui elles venaient voir, leurs pères, leurs maris ou leurs fils, mais jamais on ne savait les raisons de l’incarcération. Il n’y a pas de jugement entre ces différentes personnes, c’est cela que j’avais envie de raconter. J’ai compris que la prison est l’un des rares lieux ou il y a encore une vraie mixité ethnique et sociale.

Malheureusement, en France, il y a de moins en moins cette mixité-là; aujourd’hui il y a une médecine à deux vitesses, une école à deux vitesses, mais la prison reste encore un lieu de mixité.

Vous avez tourné avec des réalisateurs de renom, certains vous ont-ils inspiré pour la réalisation de ce film ?

Une comédienne s’adapte à la méthode de travail de chaque réalisateur, j'ai pris un peu de chacun d'eux pour pouvoir élaborer ma sauce personnelle; c’est aussi le cas pour l’équipe technique, je me suis entourée de gens avec lesquels j’avais déjà travaillé.

Par exemple, Katell Djian, ma chef opératrice, rencontrée sur le film "Barakat" de Djamila Sahraoui, et comme on avait déjà travaillé ensemble, je me suis dit que si un jour je faisais un film, ce serait avec elle.

Pour les réalisateurs, par exemple Claire Simon, j’ai pris d’elle l'idée de mélanger des professionnels et des non-professionnels. Coline Sereau  et Régis Warnier sont des directeurs d’acteurs extraordinaires, je me suis aussi inspiré d’eux.


Pourquoi avoir choisi de situer l’action du film au moment de la terrible canicule de l’été 2003 ?  

C’est une période qui m’a personnellement marquée.

Quand j’ai commencé à élaborer le scénario avec Raphael Clairefond, j’ai tout de suite pensé à cette canicule, car c’est alors que j’allais rendre visite à ce proche en prison. J’ai le souvenir, comme dans le film, qu'à un moment donné on a été livrés à nous-mêmes. Les surveillants avaient disparu, on entendait du bruit, on ne savait pas si c’était une émeute ou une prise d’otage, personne ne nous donnait d’informations, on était angoissés car on craignait pour nos proches.

Une fois rentrés à la maison, nous avons appris par le journal télévisé que les prisonniers avaient manifesté, mis le feu à leurs matelas et cassé des vitres: eux aussi se révoltaient contre les conditions inhumaines de leurs incarcérations en pleine canicule.

Le film est inspiré de faits réels, mais il s’agit avant tout d’un film de cinéma; il y a plusieurs personnages que l’on a inventé et puis il y a aussi le regard qui est porté sur les surveillants. J'avais aussi envie de parler d’eux et de leur forme d’enfermement. Il ne s’agissait pas d’en faire un film documentaire, mais d’en faire un film de cinéma et, parallèlement à l’écriture cinématographique du film, je voulais vraiment que le film ait une esthétique très cinégénique.

D’emblée, l’ambiance du film nous renvoie à un huis-clos théâtral mouvant, pourquoi ce procédé ?

Ce n’est pas un procédé propre au théâtre, c’est juste un huis-clos comme il en existe au cinéma, par exemple dans l'oeuvre de Bergman qui n'a quasiment fait que des huis-clos, on peut citer "Sonate d’automne" ou "Cris et chuchotements". Dans mon film, il y a cette unité de lieu et de temps, je voulais que le film se passe presque en temps réel comme dans la série "24 heures chrono". A partir du moment où j’ai décidé que le film se déroulerait durant une journée en période de canicule, forcément cela a exacerbé des sentiments, des tensions et induit des rapports de force entre les femmes elles-mêmes, mais aussi entre les femmes et les hommes. Le sujet a imposé ce procédé.

 

Ce drame vécu par ces visiteurs de proches incarcérés concerne majoritairement les femmes ?

En grande majorité oui, le souvenir que j’en garde est que la grande majorité des visiteurs étaient des femmes. Et quand j’y suis retournée avec mon scénariste pour l’écriture du film, de nouveau je me suis rendue compte que les hommes étaient quasiment absents, alors que les mères ou les femmes des détenus sont présentes, pour diverses raisons; ce sont leurs enfants ou leurs maris qui sont incarcérés et elles leur portent un amour inconditionnel; ce sont des choses que l’on ne peut pas expliquer.

Cette présence féminine majoritaire est visible dans le casting de votre film qui compte énormément de personnages féminins,

comment avez-vous élaboré votre casting ?

 

J’avais envie de mêler des actrices professionnelles et des non professionnelles, comme dans les films "L’enfant endormi" de Yasmine Kassari, ou "Les bureaux de Dieu" de Claire Simon. J’ai trouvé que ce mélange générait une belle énergie et une émulation entre les unes et les autres, cela s’est imposé dès le début du projet.

D’autre part, aujourd’hui, en France, on commence à avoir pas mal de jeunes actrices d’origine maghrébine.En revanche, des actrices plus mûres, il n’y a pas tant que ça, et cela m’a poussé à faire du casting sauvage. Par exemple, pour le rôle de Fatma, incarné par Samira Brahmia, qui est vraiment un rôle-clé du film, j’ai eu vraiment des difficultés pour trouver une actrice qui soit capable d’incarner la force et la douceur à la fois.

En arabe, il y a ce mot que j’adore, Niya, Fatma incarne la bonté, on sent qu’elle porte tout le poids du monde sur ses épaules, qu’elle est dans la culpabilité et en même temps qu’elle est capable de s’imposer.

 

C’est difficile de trouver une actrice qui soit capable d’autant de douceur et de fragilité, et en même temps d’exploser. Il m’a fallu beaucoup de temps pour la trouver: un soir en regardant l’émission musicale "The Voice", je vois cette fille qui chante divinement bien, les jurys lui posent ensuite différentes questions. A l'entendre parler, j’ai senti que Samira Brahmia avait de l’humilité et de la personnalité. J’ai pris contact avec elle via les réseaux sociaux et quand je l’ai rencontrée, je n’ai même eu besoin de lui faire passer un casting. J’ai tout de suite compris que le rôle de Fatma était pour elle, elle dégageait quelque chose de spécial, j’ai mis du temps à la trouver, c’est la dernière actrice qui a rejoint le casting, in extremis.

 

Autre rencontre improbable, celle de Souad Flici qui interprète le rôle d’Houria; dans la vie de tous les jours, Souad gère un restaurant Quai de Jemmapes à Paris, "l’Atmosphère".

Un jour un réalisateur m’a donné rendez-vous dans ce restaurant et quand j’ai rencontré Souad et que j’ai discuté avec elle, je me suis dit: c’est elle Houria.

En fait, c’est au feeling, ce sont des filles à qui je n’ai pas fait passer d’essai ou de casting, ce sont leurs personnalités qui m’ont convaincu. Quant à Fabienne Babe, c’est une amie, on se connait depuis très longtemps, j’avais écrit le rôle en pensant à elle. Au départ, je ne voulais pas l’engager car c’est une actrice qui n’est pas connue du grand public mais très connue dans le milieu du cinéma; mon scénariste m’a convaincu de l’engager, d’autant plus que j’avais écrit le rôle en pensant à elle.


Au départ, avez-vous envisagé de jouer dans votre film ?

Jamais je n’y ai songé ! Car je sais à quel point c’est difficile de réaliser un film, d’autant plus qu’il n’y avait pas de rôle pour moi, que ce soit par rapport à l’âge ou la personnalité. Je savais déjà qu’entreprendre la réalisation n’était pas une mince affaire, donc je n’allais pas en plus tenir un rôle dans le film.

Après cette première expérience derrière la caméra, est-ce que vous appréhendez le cinéma en tant qu’actrice et en tant que réalisatrice de la même manière ?

Ce sont des satisfactions très différentes.

En tant qu’actrice, je suis vraiment au service des metteurs en scène, je veux vraiment les servir de mon mieux, je suis une actrice docile, je mets tout en œuvre pour que le réalisateur soit satisfait de ce que je lui propose et je vais dans sa direction.

En tant que réalisatrice, j’étais au service de mon propre désir; c’est quand même génial de pouvoir m’exprimer en tant que Rachida Brakni, réalisatrice, affirmer ma personnalité et dire que c’est comme cela que je vois les choses et que c’est comme cela que j’ai envie de faire. J’ai adoré diriger les comédiennes et les comédiens, filmer, affiner mon cadre, faire le montage. Le métier de réalisateur en quand même le plus beau métier du monde, pouvoir raconter les choses qu’on a envie de raconter et surtout décider comment on a envie de les raconter.

Votre carrière de réalisatrice étant lancée, continueriez-vous votre métier d’actrice ? Avez-vous d’autres projets de réalisation ?

Bien sûr ! je suis toujours actrice et en même temps j’ai très envie de continuer à réaliser des films, j’ai adoré faire ce film.

Pour mon prochain film, j’aimerais aborder le thème de la guerre d’Algérie; je ne sais pas encore par quel axe car c’est un domaine qui est très vaste, et puis forcément ce sera à travers mon point de vue, une fille française très attachée à ses origines algériennes.

Quand j’étais gamine, je me rappelle qu’en France j’étais l’émigrée, et quand j’allais en vacances en Algérie on m’appellait aussi l’émigrée; je voudrais me servir de ces petites anecdotes, je me rends compte que la guerre d’Algérie, en France, elle ne nous a été quasiment pas été apprise. Comme nous n'avons pas vécu en Algérie, mes parents eux-mêmes connaissent très peu de choses; eux-mêmes ne m’ont pas transmis l’histoire de cette guerre, ma mère est née en 1954, mon père en 1937, mes parents font partie d’une génération où l’on parle très peu du passé. Dans notre culture orientale, on n'a pas recours à la psychanalyse, on se réfère essentiellement au mektoub. Il n'empêche qu'aujourd’hui je lis beaucoup de choses par rapport à la guerre d’Algérie, c’est un sujet complexe, je souhaiterais faire un film autour de cette question-là. 

 

Quel bilan dressez-vous de cette première expérience dans la réalisation ?

Ce film représente 3 années de ma vie, c’est très long, mais en même temps je m’estime heureuse car certains films demandent beaucoup plus de temps. Le métier de réalisateur est très excitant et très compliqué à la fois, j’ai eu la sensation de gravir l’Everest; la partie tournage n’a pas été la plus compliquée, même si l’on ne disposait pas de beaucoup d’argent; j’ai eu la chance de travailler avec une équipe magnifique, aussi bien les techniciens que les comédiens, j’ai adoré la partie montage; ce que j’ai moins apprécié a été le montage financier, je me suis battue comme jamais pour que le film puisse voir le jour, c’est le parcours du combattant. Dans l’ensemble je garde un très bon souvenir de tout ce que nous avons entrepris, ce film a été une superbe aventure.

Propos recueillis par Kamel AZOUZ.

"De sas en sas" (France)
Réalisé par Rachida Brakni
Avec : Samira Brahmia, Souad Flici, Selma Lahmar, Zita Hanrot et Fabienne Babe.
Sortie en salle le 22 février 2017.

 

Crédit photos : ©Abaca -  ©notrecinema.com

 

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