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Ô ! CAPITAINE DES MERS… DE HICHEM BEN AMMAR Version imprimable Suggérer par mail

 2017-01-31 13:42:13

 

Complicité et savoir-faire

Par Mahmoud Jemni pour cinematunisien.com

 

Les larges plans qui ornent «Ô ! Capitaine des mers» sont d’une esthétique fascinante pour un film de fiction. Ces images en ouverture captent notre regard. La voie est désormais libre au fantasme. Soudain surgit le genre : documentaire.

 

On y pénètre comme l’homme qui plonge dans la mer, désireux de retrouver, comme dans le ventre maternel, l’Eden quitté : plénitude et quiétude.


Bien qu’il n’y ait pas de scénario, tout s’articule autour d’une dualité/ambivalence ; la mer : calme/cruelle –claire/limpide- immersion/émersion ; le pêcheur : révolté/résigné –triste/gai– sage/imprudent ; la Culture : sacrée/profane …

Les témoignages commencent : différents personnages évoquent leur rapport à la mer. Autant de récits que de protagonistes. Celui des «Quatre salopards» mérite un traitement fictionnel.
Ils parlent vrai. Leurs propos traduisent une candeur sans faille. Tout est dit et montré : l’imploration du saint, le marabout Sidi Dawoud, la pause de la madrague à travers l’histoire, les rituels, la transe, l’élection du capitaine, les péripéties conduisant à la «matanza»… La mer constitue l’épicentre de tous ces témoignages. Elle est idolâtrée, parfois haïe. De cette passion se dégage un fort animisme, relatant le degré de fascination qu’exerce cette grande bleue sur les marins. Même ceux qui ne travaillent plus reviennent la contempler. «Elle est comme mon père. Je suis son enfant. Si elle se fâche, j’accepte, je désire m’y éteindre», avoue un vieil homme.

Des propos justes et un «jeu» spontané nous guident tout droit au cœur de leur univers. Pardon, leur Madrague se referme sur nous, spectateurs, comme la chambre de la mort sur les bancs de thons. Hichem Ben Ammar est parvenu avec une parfaite métonymie à nous impliquer dans la réalité de ces pêcheurs. La ligne de démarcation entre le fantasme et la réalité s’estompe, car l’auteur a su  parfaitement tirer les ficelles, à l’instar d’un habile marionnettiste. Bravo capitaine !

Le secret ? Tout réside dans la complicité et le savoir-faire! La connaissance du mode de vie des pêcheurs et l’habileté à les observer est à l’origine de cette complicité. La caméra du réalisateur ne brusque pas, ne frustre pas : elle est présente, discrète, saisissant le moindre geste et la plus simple des paroles. Sans cela, les interviewés n’auraient jamais parlé avec autant d’aisance, exprimant sans fard leur colère et leur désarroi. Quant au savoir-faire, il est traduit techniquement par le cadrage (une quasi-alternance de gros plans et de plans larges) et par un montage bien rythmé.

«O! Capitaine des mers» nous met face aux personnages qui nous font part de leurs projets. Nous devenons leurs complices.
Ce sont des personnages simples. Ils débordent d’une spontanéité et d’une subjectivité dont ils ne sont pas conscients. A contrario, Hichem Ben Ammar, lui, revendique sa subjectivité, voire son nombrilisme. Cette revendication n’a pas fait défaut à la neutralité chère au cinéma documentaire. Bien au contraire, elle a forgé la réorganisation de la matière première, permettant ainsi la description de la réalité et sa construction.

Ceux qui ont eu le loisir de voir «Femmes dans un monde de foot» et «Cafichanta» retrouvent un metteur en scène fidèle à son approche : ne pas s’effacer après avoir provoqué l’événement. Ils reconnaissent aussi ce souci de vouloir développer l’imaginaire des sujets, et d’être à l’affût d’un écart fondateur reliant le fantasme à la réalité. Hichem Ben Ammar, de par son style et son écriture, insuffle au documentaire la crédibilité sur laquelle il fonde sa puissance. Il nous a permis de savourer un film poétique, un vif plaidoyer pour la vie, où la métaphore est omniprésente. Rien d’étonnant quand le réalisateur de «Cafichanta» subvertit, par son art si singulier et son savoir confirmé, nos habitudes de voir. Lui, le critique, le poète, l’universitaire, le faiseur d’images sait voir, dire et montrer. Il sait aussi nous ramener d’une destination à une autre, nous séduire et nous faire fantasmer en déchiffrant le réel. Seuls les maîtres, tel Marcel Ophuls, sont capables de séduire leurs personnages, puis les spectateurs.
Bravo, notre Ophuls : Hichem Ben Ammar.

Mahmoud Jemni
 

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