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FATHI HADDAOUI : Le cinéma manichéen est dangereux Version imprimable Suggérer par mail

 Syphax magazine — Octobre 2014.

 

Qu’y a-t-il de commun entre des personnages aussi dissemblables que Mustapha, dans le film «Khmis Achiya», et Abou Sofiane dans «Omar» ? Rien, sinon qu’ils sont portés par le talent de Fathi Haddaoui, adepte des personnages ambivalents et pourfendeur du cinéma manichéen à l’égyptienne.


Acteur prolifique, directeur de festival et producteur, ce fils de famille modeste rend ici hommage au théâtre scolaire de ses débuts et plaide pour le théâtre pour tous.

Vous avez commencé à jouer très tôt, dès le lycée… Comment êtes-vous venu au théâtre ?

Je suis né à Tunis d'un père travailleur journalier et d'une mère couturière. Des gens qui ne sont jamais allés à l'école, mais qui avaient une belle sensibilité artistique. Je le voyais à leur manière de regarder les feuilletons, les films. Ma mère chantait bien, mon père aussi, et je crois que j'ai d'abord été complètement pris par le chant. Puis il y a eu les activités théâtrales à l'école et à la maison des jeunes du quartier. C'était l'époque du théâtre scolaire.


Qu'est-ce que vous regardiez à l'époque ?

Tout ce qui se présentait. C'étaient les débuts de la télévision. Pour nous, c'était un truc magique que je regardais avec beaucoup de fascination. Il suffisait que quelqu'un du quartier ait un téléviseur pour qu'on découvre les feuilleton s, les programmes ; d'abord de la RAI puis de la télévision tunisienne.
Tout cela a fait que je me retrouve, à l'école secondaire, en train de faire du théâtre. Je faisais du théâtre amateur avec Habib Chebil, une figure incontournable du théâtre et de la peinture. A quinze, seize ans, on jouait régulièrement en public. En parallèle, le théâtre scolaire m'a permis de m'ouvrir sur le texte théâtral. On a commencé petit à petit à lire les Racine, les Shakespeare, les Corneille… Le théâtre nous était devenu un pain quotidien.
Ibn Charaf, mon lycée, était réputé parmi les littéraires et pour son activité théâtrale effervescente. De même, le lycée Sadiqiya était connu pour la musique, Khaznadar pour le chant - il a révélé quelques-unes des belles voix de la Tunisie. Il y a des stars qui sont sorties du théâtre scolaire, de la musique scolaire, du sport scolaire. A l'origine de cela, il y avait une décision politique de Bourguiba. Il avait compris qu'à travers le théâtre, on pouvait faire évoluer une nation. Je suis le produit évident de tout cela.


Quel a été le déclic pour que vous en fassiez votre métier ?

 Vous savez, ça vient comme ça... On pense maîtriser les choses mais ça vient tout seul, ça grandit avec nous. Le tournant a été le premier Prix d'interprétation masculine au Festival national de théâtre scolaire, que j'ai reçu en 1978. C'était un rassemblement extraordinaire, des milliers absolument d'élèves de différentes souches sociales, réunis à Tunis pendant toute une semaine. Cela aussi relevait d'un choix politique: les riches devaient être sur les mêmes bancs que les pauvres et devant les mêmes professeurs.


Le prix d'interprétation s'est traduit pour moi par plein de livres gratuits et un voyage à Avignon pendant le festival de théâtre.

 

Avec un accompagnateur du ministère de la Culture, nous avons passé une vingtaine de jours à suivre des master classes et des ateliers conçus spécialement pour notre âge ; avec le soir, un voyage exceptionnel dans les spectacles. On vivait ensemble à vingt nationalités différentes. C'était la découverte de l'autre, et d'abord de l'autre sexe – même si nous connaissions déjà la mixité. C'est là qu'on commence à voir des choses, à avoir des repères, à s'ouvrir sur le monde. J'ai eu ce prix deux fois.
Ce festival n'existe plus aujourd'hui, et je veux lui redonner vie. J'étais en réunion la semaine dernière [en septembre, ndIr] à ce sujet avec le ministre de l'Education nationale. Je pense que j'en serai le directeur ou le coordinateur, et j'ai trouvé un sponsor, l'ONG Al Madania de Lotfi Maktouf qui est lui-même le fruit de l'école publique. Le théâtre devrait être présent dans toutes les écoles, dans tous les quartiers.
Nous, nous, étions voués à devenir voyous et le théâtre nous a aidés à faire des études, à ne pas devenir alcooliques, drogués ou extrémistes. Nous avons vu dans les textes des gens sombrer : Caligula, le roi Lear, l'Avare… c'est le théâtre qui nous a mis sur la bonne voie. Nous étions une génération que tout le monde voulait s'approprier : les islamistes, les communistes, les nationalistes arabes…

Votre premier film est venu juste après ce prix ?

Mon premier film était «La Coupe» de Mohamed Dammak, en 1981. Mais je n'étais pas un novice : avant le bac j'étais déjà semi-professionnel. Après, il était évident pour moi d'aller à l'Institut Supérieur d'Art dramatique. Les ministres de l'époque, Bechir Ben Slama et Ali Larbi, ont fait beaucoup pour la culture ; c'est à ce moment-là qu'on été créés les Journées Théâtrales de Carthage, le Théâtre National, l'Institut Supérieur d'Art dramatique… Je faisais partie de la deuxième promotion, nous avions de nombreux stages à l'étranger qui valaient plus que des mois de formation théorique.
C'est à ce moment-là que l'illustre troupe du Nouveau Théâtre m'a demandé de la rejoindre pour jouer «Arab», une des plus importantes pièces de l'histoire du théâtre tunisien. En parallèle, j'ai commencé une carrière cinématographique européenne avec Franco Rossi, Serge Moati. Puis j'ai commencé à additionner les films. Je suis plus avare pour le théâtre car je considère que c'est plus sérieux : c'est une mise à nu, on ne peut pas se le permettre facilement, ni avec n'importe qui.
Au théâtre, il faut des mois de répétition puis de diffusion, cela prend beaucoup de temps et d'énergie. Tandis qu'au cinéma ou à la télévision, on ne s'engage pas autant émotionnellement et intellectuellement.

Justement, n'est-ce pas une facilité de passer du théâtre au cinéma, puis à la télévision, et enfin la production ?

Non, il y a des moments où je fais plus de théâtre qu'autre chose. Par la force des choses, j'ai fait plus de télévision, d'autant que j'ai vécu huit ans à Damas au moment où la Syrie était en pleine ascension pour les fictions. Mais je trouve que l'expérience théâtrale moyen-orientale est un peu approximative. Auparavant, j'avais joué en Italie au théâtre Argentina avec la plus grande tragédienne italienne, Marisa Fabbri. Puis j'ai eu une période parisienne avec Peter Brook aux Bouffes du Nord.

A votre avis, pourquoi fait-on appel à vous en tant qu'acteur ? N'a-t-on pas essayé de vous enfermer dans des rôles un peu graves, voire des rôles de méchants ?

 J'ai fait aussi des rôles plus légers, comme dans la comédie «Khemis achiya»… Quand on me propose des rôles, j'en accepte à peine un sur dix. Je suis dans la retenue. J'aime les rôles complexes.
La fiction n'aime pas les personnages gentils, elle recherche des personnages qui ressemblent à l'homme dans sa profondeur. Même si on me donne un rôle qui paraît un peu superficiel, mon défi est de lui donner une dimension humaine.

 

Par exemple, je fais apparaître l'humanité cachée chez un personnage méchant, et les gens finissent par s'y identifier. Je crois connaître les hommes, et je pense que chez les gens les plus durs ou les plus bizarres, il existe un côté brillant qui n'a pas été révélé. J'ai connu des criminels très beaux, insoupçonnables ; des femmes absolument sensuelles mais très méchantes… des hommes et des femmes très bizarres, mais qui ont un côté angélique. Notre métier de comédien, c'est de montrer que les apparences sont toujours trompeuses.

Cela vous plait de jouer l'anti-héros, celui qu'on aime détester ?

Regardez «Le Parrain», c'est un assassin ; «Taxi driver», c'est un assassin. Malheureusement nous sommes des spectateurs un peu naïfs.
Quarante ans de fiction égyptienne nous ont habitués à une vision manichéenne, avec des personnages bons ou méchants, sans nuances. C'est une vision caricaturale et dangereuse.

Quel est le rôle le plus proche du «vrai» Fathi Haddaoui ?

Aucun. Dans tous les rôles il y a des bribes de moi-même. Je suis un interprète, et quand on est interprète, on met toujours notre subjectivité dans les personnages qu'on joue.

Avec une carrière aussi pleine, y a-t-il encore un metteur en scène avec qui vous aimeriez jouer ?

Cela va se faire inch'allah avec Khechiche [le projet a finalement été reporté, ndlr]. Mais je ne sais pas encore à quoi ça va ressembler car il travaille toujours à la manière «work in progress» ; cela peut constamment changer. C'est un grand ami et je trouve qu'il est un des plus grands metteurs en scène vivants.

Parmi les metteurs en scène avec qui vous avez travaillé, lequel vous a le plus influencé ?

On ne peut pas parler d'influence : il y a tellement de séduction mutuelle que cela s'annule. Il y a des metteurs en scène avec qui on peut construire des choses, et j'ai aimé travailler avec Franco Rossi, avec El Meji… Avec Hatem Ali, aussi : «Omar Ibn Khattab», c'était très amusant (*).

Justement, dans le rôle d'Abou Sofiane vous étiez impressionnant, y compris physiquement. Encore un rôle ambigu et complexe…

Hatem m'a fait lire le scénario et je lui ai dit : si tu m'avais proposé un autre personnage qu'Abou Sofiane, je n'aurais pas accepté. Je n'avais jamais été convaincu par les interprétations de ce personnage que j'avais vues jusque-là. C'est grâce à l'idée du doute que j'ai pu en révéler le côté humain. Il était l'homme le plus puissant de la famille la plus fortunée de Qoreich ; un manipulateur, un homme installé dans le pouvoir et dans ses certitudes. Et voilà qu'on lui dit: il existe un Dieu abstrait, tu ressembles à Bilal comme n'importe quel humain… C'est très déstabilisant. Au moment de son retour à la Mecque, le Prophète a sanctuarisé la maison d'Abou Sofiane en déclarant : «Celui qui entrera dans la maison d'Abou Sofiane sera sain et sauf». Il y avait là une symbolique, une manière de mettre en relief cet homme dont le Prophète avait besoin.

Toujours un personnage de mal-aimé… Vous vous sentez justicier ?

Oui, pour rendre justice à l'homme. Tous ces personnages sont en nous.

Parlons de votre expérience d'organisateur de festival. Vous avez dit un jour qu'il faut être populaire sans être populiste. C'est un dosage à trouver ?

Je pense que chaque festival a sa vocation : c'est comme les empreintes digitales, un festival ne doit pas ressembler à un autre. Carthage, qui est un festival pour dix mille spectateurs, avec une scène de cinquante mètres, n'a rien à voir avec Hammamet, Sousse ou Bizerte. Il lui faut une programmation spécifique à ce lieu et à ce public.
Si on propose Nancy Ajram, le public viendra, mais si on lui propose Stevie Wonder il viendra aussi. Programmer un festival, ce n'est pas remplir des cases, c'est avoir un point de vue.
Le festival de Hammamet dispose d'un très beau théâtre de mille places au maximum. Son public est constitué de Hammamétois, de Tunisois, de touristes occidentaux, de vacanciers algériens et libyens, et enfin de non-Tunisiens résidant à Hammamet. Sur quoi ce public cosmopolite peut-il se retrouver ?

L'année où vous avez organisé le festival de Hammamet, vous avez refusé Marcel Khalifa…

Ça ne m'intéressait pas parce que c'est un menteur. Dans un pays qui vient de connaître une révolution, on ne vient pas chanter la révolution pour un cachet de trente mille euros. J'ai dit non à Hani Chaker, à Sabeur Rebai, à Nancy Ajram… Mon point de vue sur Hammamet, c'est qu'il doit mettre en relief les arts scéniques, le théâtre, la danse contemporaine. Il faut des artistes comme Sidi Larbi Cherkaoui, Mikis Theodorakis, des gens comme Demis Roussos ou Gérard Lenormand pour créer des moments de nostalgie… Il faut une programmation rigoureuse, des spectacles que le public n'a pas l'occasion de voir tous les jours. J'ai programmé Yasrnina Azaiez & Co, le Gospel de Los Angeles. J'avais contacté Dhafer Youssef, Anouar Brahem, Nacir Chamaa ; j'étais en pourparlers avec les Rolling Stones, Stevie Wonder, Andrea Bocelli ... de grands artistes qui sont capables d'évoluer aussi devant un petit public et de créer d'autres émotions. A Hammamet, les spectateurs sont tout proches de la scène ; c'est très compromettant pour les artistes.
Ce festival est fait pour un public averti, pas pour des gens qui viennent pour terminer leur soirée et danser.

Alors ce n'était pas une provocation de dire : votre star absolue, je la refuse ?

Sabeur Rebaï, je peux très bien l'inviter chez moi ; ce n'est pas là le problème. Ça ne s'inscrivait pas dans la logique de la programmation. Sinon, il est facile de remplir mille places.

Quel est pour vous le meilleur film de l'histoire du cinéma ?

Pourquoi un seul ? J'aime beaucoup «Citizen
Kane», «Le Parrain», «Dreams» de Kurosawa.
Il y a aussi des films très peu connus qui me touchent beaucoup, comme «La Clé», un film iranien [d'Ebrahim Forouzesh, ndlr).

Votre écrivain préféré ?

En arabe, Mouttanabbi. Pour moi, aucun poète ne l'égale, il écrit d'une manière incomparable. En français, j'aime beaucoup lire Roland Barthes. Je trouve qu'il est un poète de la sémiologie, qu'il écrit le français d'une manière succulente - simple, mais si poétique ! C'est la quintessence de la langue française. Evidemment, j'aime les Camus, les
Sartre, Rabelais, Racine, Molière, Corneille... Shakespeare, quand il est bien traduit, c'est très fort.

Votre chanteur préféré ?

Wadii El Safi. C'est la plus belle voix ; je ne connais pas de chanteur ayant un éventail vocal aussi large. J'aime aussi beaucoup Abdelwahab, Mohamed Kandil, Mohamed Rochdi. Chez les femmes, Oum Kalsoum, incontestablement.

Quel genre de musique écoutez-vous ?

De tout. Je suis mélomane et je n'ai pas de problème sur le genre de musique, mais sur la performance. C'est comme au théâtre, je peux trouver un vaudeville très amusant s'il est bien fait. Je trouve que tous les genres ont le droit d'exister. Je suis bon spectateur, j'aime les westerns, les policiers ... Ce que je n'aime pas, c'est quand un spectacle prétend représenter la grande vérité artistique alors que c'est mal fait.

Votre plat préféré ?

Ma femme étant syrienne, j'ai une culture culinaire très variée. Elle me prépare des plats orientaux succulents comme la frika (un genre de borghol avec de la viande). En cuisine tunisienne, mon plat préféré est le mermez, puis la meloukhia - on l'adore ou on la déteste ! et la matfouna, un plat très recherché. Un plat marocain que je trouve aussi très recherché est la pastilla. Oyand je vivais en Syrie, j'aimais beaucoup le chawarma - ils ont un art raffiné de la préparation de la viande - et comme boisson, le laban irani, qui ressemble au leben tunisien avec un peu d'ail et de sel ; c'est très rafraîchissant.

Au cours de vos voyages, quelle est la ville qui vous a le plus marqué ?

Montréal. C'est sans discussion la plus belle ville du monde.

Que pensez-vous de cc qui se passe en ce moment en Tunisie?

Il faut prendre conscience que toute cette période est sensible, fragile et dangereuse. Cela dépasse la Tunisie. Mais les Tunisiens vont s'en sortir à partir du moment où nous aurons tous le même but ; et ce sera le cas quand on sentira vraiment la gravité de la situation.

En tant qu'homme de théâtre, comment avez-vous réagi aux attaques contre le théâtre qui ont eu lieu en 2011 ?

Personne n'a osé s'attaquer au théâtre. Le théâtre est un acte révolutionnaire par essence, il dérange les démocraties comme les dictatures ou les phases transitoires. L'intelligence, de la part de ceux qui gouvernent, c'est de se l'approprier. Bourguiba avait compris que le théâtre était un jeu dangereux, et qu'il valait mieux
A etre avec que contre.

...Sans doute parce qu'il avait fait du théâtre lui-même.

Savez-vous qu'il est le seul homme d'Etat de l'histoire de l'humanité à avoir consacré tout un discours au théâtre ? C'était en 1963. D'où le théâtre scolaire et l'âge d'or du théâtre tunisien. Si j'ai un conseil à donner aux parents, sans paternalisme aucun, c'est de faire en sorte que leurs enfants pratiquent le théâtre - ainsi que la musique, qui est une ouverture a l'abstraction et permet d'exprimer ses sentiments. Des activités qui doivent nous accompagner de la première enfance jusqu'à la mort.

Syphax magazine N°6 – Octobre 2014.

 

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