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Interview / Mohamed Challouf (Réalisateur tunisien) Version imprimable Suggérer par mail

 «Pourquoi j’ai fait un film sur Tahar Chériaa»

La projection de «Tahar Chériaa, à l’ombre du baobab», un documentaire réalisé par Mohamed Challouf, a été sans contexte l’un des moments forts de la 25ème session des Journées cinématographiques de Carthage, qui se sont déroulées du 29 novembre au 7 décembre dernier.

 

Dans cet entretien, Mohamed Challouf revient sur les motivations qui l’ont poussé à faire ce film qui rend hommage à  l’un des monuments du cinéma tunisien et africain.


Le Patriote : Avez-vous ressenti une pression particulière en faisant un documentaire sur un monument du cinéma tunisien et africain comme Tahar Chériaa ?

 Mohamed Challouf : Je sentais que c’était naturel que quelqu’un comme moi, qui a eu la chance de rencontrer en 1985 au Fespaco, Tahar Chériaa. Cette rencontre a changé ma vie. Il m’a ouvert les yeux sur la richesse et les cultures de notre continent. Comme tous les Tunisiens qui appartiennent à l’Afrique du Nord, j’avais des préjugés sur le reste du continent. Pour moi, il était donc naturel de parler de ce monument de la culture non seulement tunisienne, mais africaine, et à travers ce film sur Tahar Chériaa, j’ai eu l’occasion de parler d’une grande personnalité de la culture cinématographique africaine que j’ai eue la chance de connaître. Il s’agit de Sembène Ousmane. Lui et son ami Tahar Chériaa ont initié un travail que les nouvelles générations sont en train de continuer pour faire exister une cinématographie africaine digne de ce continent.
 
LP : Quelle était justement la singularité de Tahar Chériaa ?

MC : Un grand cinéphile, quelqu’un de très généreux, modeste aussi parce que chez nous dès qu’on est inventeur de quelque chose et qu’on a un premier succès, on oublie la modestie. Il était très humain, plein d’envie, de l’entente avec l’autre. Taha Chériaa  a passé l’essentiel de sa vie à rencontrer ses frères du continent et à se battre pour faire exister un cinéma en Afrique après les indépendances. Ce n’était pas facile. On n’avait ni les moyens ni les techniciens. Il fallait tout inventer. Nous n’avions pas les festivals pour montrer nos films. Il s’est associé à d’autres pour pouvoir faire ce travail. Pour créer les JCC (Journées cinématographiques de Carthage), il n’était pas seul, il a été aidé par plusieurs personnalités ici en Tunisie comme Mustapha Nagbou, Moncef Charfeddine, Moncef Benahamed... Et en dehors de la Tunisie, il considérait Sembène Ousmane, complice de la création des JCC et du Fespaco. Il évoque Timité Bassori, Moustapha Alassane et bien d’autres. Il est reconnaissant à tous ceux qui se sont unis à ses efforts pour la naissance du cinéma africain.
 
L.P : Votre film met en évidence, la profonde amitié entre Tahar Chériaa et Sembène Ousmane. Qu’est-ce qui liait si fort les deux hommes ?

MC : C’est leur engagement de faire évoluer les choses au point de vue culturel et cinématographique sur le continent. Le nord du Sahara a besoin du sud. L’Afrique a besoin de tous ses fils pour bâtir un futur radieux. Sans panafricanisme, il n’y a pas d’essor  sur le plan cinématographique, culturel en général, économique, politique et social.

L.P : De l’écriture à la réalisation, combien de temps avez-vous mis ?

MC : J’ai commencé à filmer Tahar Chériaa et à lui faire des photos, il y a très longtemps. Le film s’est maturé, il y a une dizaine d’années voire plus. Dès que je l’ai rencontré à Ouagadougou, j’ai commencé à le photographier avec ses amis. Et à un certain moment,  j’ai commencé à le filmer avec tout le matériel que j’avais sous la main. J’ai donc de la vidéo dans tous les formats. Puis,  j’ai estimé qu’il était temps de monter le film afin que les générations futures puissent le voir.
 
L.P : Le film est riche d’images d’archives inédites. Comment les avez-vous obtenues ?

MC : Pour raconter plus de cinquante ans d’histoire du cinéma et de festivals en Afrique, il faut beaucoup d’archives. C’est pourquoi, j’ai mis du temps pour finir le film. Parce qu’il fallait trouver ces archives, discuter avec les ayant-droits, les sélectionner. Ce n’était pas évident. J’ai compté sur les films qui ont été faits lors des différentes sessions des JCC, et aussi sur deux films réalisés sur le Fespaco, l’un par Gaston Kaboré sur l’édition 79 et l’autre par Emma Sanon sur l’édition de 1985. J’ai eu surtout la chance de mettre la main sur un document très intéressant, fait par Oumarou Ganda, le pionnier du cinéma au Niger. Il a réalisé un documentaire intitulé «Le Niger aux Journées cinématographiques de Carthage», qui relate l’hommage rendu par les JCC en 1978 au cinéma nigérien. Dans ce document, Tahar Chériaa explique comme est née l’idée des JCC et évoque les difficultés qu’il a rencontrées pour créer ce festival. C’est un document très important pour moi et qui m’a permis de raconter la naissance des JCC à travers une interview faite par un pionnier du cinéma africain, Oumarou Ganda. Pour moi, c’est très symbolique, car associer Oumarou Ganda à ce film était très important, en plus des témoignages de Timité Bassori, Souleymane Cissé et bien d’autres cinéastes qui ont côtoyé Tahar Chériaa.
 
L.P : Lors de la 25ème session des JCC, vous avez dédié la projection du film au cinéma Rio à Timité Bassori, dont vous avez regretté l’absence ce jour-là. Pourquoi ?

MC : Parce que Timité Bassori était la personne la plus proche de Tahar Chériaa. Il lui écrivait souvent et ne l’oubliait pas pendant les périodes des fêtes. Après le départ de Sembène Ousmane, Timité Bassori est resté le seul réalisateur de toute l’Afrique subsaharienne à garder le contact avec Tahar Chériaa. A l’occasion des Rencontres cinématographiques de Hergla que j’organise, Timité Bassori est venu en Tunisie et a rendu visite à Tahar Chériaa. Il a été le dernier des cinéastes à le voir avant sa disparition. Pour la présentation de ce film, j’ai demandé aux JCC de l’inviter. Il était très ému.  Malheureusement, pour des problèmes de santé, il ne pouvait être là. C’est pourquoi, j’ai voulu dédier la projection du film à Timité Bassori parce que c’était un grand ami de Tahar Chériaa. Il est triste d’être resté seul après les départs de Sembène Ousmane, Lionel Ngakam et Tahar Chériaa. J’ai voulu donc lui rendre hommage depuis Tunis.
 
LP : Tahar Chériaa était un habitué du Fespaco. Le film sera-t-il projeté en février ou mars prochain à Ouagadougou lors de la 24ème édition de ce festival ?

MC : Le film vient d’être terminé. Il appartient maintenant à la Fepaci (Fédération panafricaine des cinéastes) et à son Secrétaire général (ndlr : le Malien Cheikh Oumar Sissoko) de s’en occuper. Je pense qu’ils vont s’occuper du film et organiser un événement à Ouagadougou pour rendre hommage à toutes les personnes qui sont présentes dans le film.

YS

Source : http://lepatriote.net/

 

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