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FRANCE — Manmoutech, de Nouri Bouzid à Paris Version imprimable Suggérer par mail

En attendant la sortie en France du film tunisien «Millefeuille» de Nouri Bouzid, deux projections en avant-première seront organisées. La première à l’Institut du Monde Arabe le Lundi 27 mai à 20h, la deuxième est organisée par «Maghreb des films» le vendredi 31 mai à 20h au Cinéma La Clef (34 rue Daubenton 75005 Paris).


Cette projection sera suivie d’un débat animé par Mouloud Mimoun en présence de Nouri Bouzid.

 

Entretien avec Nouri Bouzid


 Vous avez choisi d'inscrire vos deux héroïnes dans un quotidien de vie ordinaire, sans en faire les symboles d'une cause…

Nouri Bouzid : Le scénario de MILLEFEUILLE a obtenu une subvention d’État, un an avant la Révolution. J'étais ravi parce que mes deux précédents projets avaient été refusés par la Commission, parce qu'ils paraissaient un peu osés. Mais, j'ai voulu échapper au discours et à la démonstration politiques, dans un contexte où tout le monde donne des leçons. Si j'étais tombé dans ce piège, notamment en expliquant lourdement pourquoi l'une porte un voile et l'autre pas, j'aurais anéanti l'histoire de ces deux femmes.
Je voulais montrer ce qui manquait à la révolution «visible», la révolution intérieure, la transformation de ces deux filles non à travers l’action mais par réaction, par refus intérieurs. Aïcha et Zaineb ne sont pas des militantes ; elles sont emportées par le courant de l'Histoire et de la Révolution tunisienne.
Lorsque le film débute, nous sommes le 13 janvier et Hamza, le frère de Zaineb, retrouve sa famille, après avoir été libéré de prison. Au montage, la plupart des événements de cette journée ont été coupés, parce que tout le monde en connaissait déjà le déroulé. J'ai élagué au maximum le récit pour ne jamais tomber dans l'explicatif…

 Est-ce votre parcours personnel qui explique que beaucoup s'attendent à un cours d'Histoire ?

Sûrement. Je me souviens que, lors de la sortie d’un de mes premiers longs métrages, certains me demandaient "Mais quel est le programme politique de ton film ?", alors qu'ils n'auraient pas osé le réclamer aux partis (rires).

Qu'est-ce qui a changé pour la condition des femmes entre TUNISIENNES, que vous avez tourné en 1997, et MILLEFEUILLE ?

Sous le régime de Ben Ali, une "liberté à la carte" existait, à condition de ne pas contrarier le pouvoir et que ces libertés ne soient pas revendiquées de maniere provocante. L'été notamment, si vous alliez à la plage, les familles et les jeunes vivaient très librement. Ce qui cassait les pieds aux intégristes !
Bourguiba avait déjà fait voter une loi sur le code du statut personnel, unique dans le monde arabe : au bout de trois générations, je pense que les choses sont devenues irréversibles pour les jeunes filles. La seconde génération n'avait pas de mère libérée, donc les femmes ne l'étaient qu'à moitié. C’est le cas de TUNISIENNES. La nouvelle génération a généralement deux parents libérés. C’est la génération de MILLEFEUILLE !
Les filles sont également plus brillantes que les garçons (rires). Elles ont rapidement pris une place importante dans la société et la question des cheveux, notamment, n'a jamais été un tabou à leurs yeux. Rationnellement, le visage est déjà plus expressif que les cheveux ! Dans le film, il y a une scène qui rappelle que le Coran n'en parle jamais : «cacher sa gorge», cela correspond éventuellement aux aisselles, à la poitrine, en somme à une partie du corps qui peut être suggestive…

 L'une des scènes les plus violentes du film, c'est justement lorsque la tante de Zaineb lui masque les cheveux sous un voile. Sa réaction est un rejet viscéral…

Épidermique, même. Comme si le voile consumait sa peau. Zaineb et Aïcha sont de la génération où le corps n'est plus synonyme de sexe ou de désir. Il est banalisé, dans les limites d'une certaine pudeur lorsqu'on se trouve dans un lieu public. Ce que disent les Islamistes, en prétendant qu'il y a provocation au viol, est faux : c'était ce qui se passait avant ! Pour eux, toute partie du corps est sexuelle.
Quand Zaineb est victime de cette manipulation émotionnelle, elle est sur le point de sombrer dans la folie. Porter le voile est une atteinte à son intégrité, à son identité profonde. Elle ne peut pas répondre à cette violence par les armes, donc elle subit l'oppression. Son silence est violent car on a accédé à son univers, son monde intérieur…
On sait peu qu'environ deux cent cinquante personnes se suicident chaque année en Tunisie dont 30% des femmes. Ce sont majoritairement des jeunes analphabètes. Et la fréquentation des psychologues est en forte hausse.

 Zaineb ne porte jamais le moindre jugement sur le voile d'Aïcha. Elles vivent pleinement leurs convictions, ce qui va à l'encontre des clichés véhiculés par les médias !

C'est l'un des thèmes qui me tient à cœur. Il y a une scène où Aïcha explique pourquoi elle porte ce voile : pour échapper à un drame passé et surtout pour respecter une promesse faite à sa mère. Je voulais montrer que le voile n'est pas qu'une question religieuse, c'est aussi une protection machiste, parfois de jalousie, réclamée par les hommes. A l'instar de Brahim, le fiancé de Zaineb, ils préfèrent voir les autres filles sans voile alors qu'ils exigent de leur fiancée qu'elle le porte !

Pourquoi les femmes sont-elles devenues le vecteur principal de votre inspiration ?

Au début, je parlais beaucoup des hommes, car je voulais montrer leur fragilité et expliquer que le machisme est surtout un jeu social. C'était le cas dans L’HOMME DE CENDRES, et BEZNESS avec Abdellatif Kechiche. Ensuite, je me suis mis dans la peau d'une femme, en travaillant sur le scénario de LES SILENCES DU PALAIS. J'ai toujours été féministe mais je n'osais pas le dire... mon petit côté macho sûrement (rires).
Et puis, dans mon enfance, j'ai subi des agressions de la part des hommes, ce qui ne les rendait ni aimables ni idéaux. En imaginant des personnages féminins, j'ai senti que j'étais dans mon élément. J'ai aimé explorer leur vie intérieure : c'est devenu un acquis et j'ai persévéré dans cette voie.

Quels ont été les points forts de votre collaboration avec Souhir Ben Amara et Nour Mziou, qui incarnent respectivement Aïcha et Zaineb ?

Avec Souhir, nous nous étions rencontrés sur un projet qui n'a pas abouti. J'ai écrit le rôle d’Aïcha en pensant à elle. Nour avait 16 ans et demi lorsque je l'ai croisée : elle faisait du théâtre avec ma fille et, malgré son jeune âge, je lui ai proposé le rôle. Sa famille m'a donné l'autorisation parentale et, comme elle était première de sa classe, l'école lui a octroyé une dérogation. Comme je le fais toujours avec les acteurs, j'ai construit avec chacune le vécu de leurs personnages. C'est une histoire que le film ne montrera pas mais qui leur donne toutes les clés pour être crédibles. Sinon, le scénariste construit un film, le réalisateur un second, les acteurs un troisième et c'est la catastrophe (rires).
Je ne connais pas d'autres moyens pour donner chair et racines aux personnages. C'est une technique qui exige une grande disponibilité avant le tournage ; Nour et Souhir ont admirablement joué le jeu. Elles ont également compris que ça les rendrait «autonomes» et capables d'improvisation.
Dans leur vie quotidienne, elles ont toutes les deux une sensibilité de... gauche (rires). Elles sont pour la laïcité, une société plus humaine et une solidarité accentuée. Ce sont des femmes aussi militantes que moi ! Elles ont participé à des manifestations ; Nour a même eu des problèmes avec son père qui avait peur pour sa sécurité.

Quelles difficultés avez-vous rencontré lors du tournage ?

Nous avons tourné entre le résultat des urnes et l'installation du nouveau gouvernement. Cela nous a évité pas mal de soucis, même si nous avons connu quelques contrariétés. Tout d'abord, lors de la scène finale où éclate la violence salafiste, nous devions filmer à la Casbah. C’était le jour de l'installation du Premier Ministre, avec tous les bâtiments ceints de barbelés. On nous a autorisé un seul axe de caméra, car il n'était pas question de remettre les graffitis sur les murs.
Ensuite, lors de la scène en extérieurs dans un marché de rue, nous avons été agressés et j'ai de nouveau été menacé de mort. Certains passants me reprochaient la manière dont j'avais évoqué l'Islam dans MAKING OF, à savoir que le Coran ne devait pas être mêlé aux problèmes du quotidien. C'était un péché alors que j'exprimais à ma façon des convictions laïques…

Quelle position idéologique revendiquez-vous aujourd'hui ?

Je me suis rendu compte que j'étais devenu un mécréant et, symboliquement, un ennemi important de l'Islam. Je crois fermement que les meilleurs défenseurs de l'Islam sont ceux qui ne veulent pas le salir avec la politique. Je ne suis pas pratiquant. Je soutiens désormais que je suis laïc. N'importe quelle religion associée à l’État mène au pire. Avec une spécificité près, propre à l'Islam : c'est la seule religion où le chef religieux est en même temps chef politique et militaire.
Si on réussissait les conquêtes par le passé, c'est à cause d'un système précis reposant sur les butins. Beaucoup de jeunes Tunisiens qui vont en Syrie ou au Mali expliquent d'ailleurs qu'ils sont payés par ce fameux «butin», c'est à dire en pillant la maison de quelqu'un considéré comme «mécréant». Ce sont les nouveaux mercenaires, hérités de l'Histoire de la religion musulmane.

A travers l'enrôlement de Hamza, vous montrez la pression quotidienne et insidieuse des Salafistes…

…Et ce sont des activistes politiques qui ne se cachent pas. Je me suis limité à la période durant laquelle se déroule l'action du film. Hamza est déchiré entre l'individuel et le collectif. J'ai connu cela en 68, lorsque je suis monté à Paris pour faire l'IDHEC : l'école a été fermée suite aux événements de mai, auxquels j'ai participé. Je suis devenu maoïste, comme beaucoup d'étudiants et d'intellectuels. Je suis allé chercher les valeurs de la révolution française dans le marxisme qui, à l'époque, semblait défendre des intérêts humains supérieurs.
Des années après, notamment grâce à Soljenitsyne, je me suis rendu compte à quel point je m'étais trompé d'adresse. J'avais été dupé. Le parallèle avec tous ces jeunes Tunisiens embrigadés dans le Djihad me semble pertinent : tous ne le rejoignent pas au nom de la foi ; ils croient aussi faire le bien, pour un futur plus juste. Eux aussi s'apercevront, un jour, qu'ils ont été manipulés.

Hamza évolue pourtant vers une prise de conscience qui le rapproche d'Aïcha. Est-ce porteur d'espoir ?

C'est la projection de ma propre espérance pour l'avenir. Hamza revient sur son «rêve» de jeunesse. Lorsqu'il rejoint Aïcha dans l'appartement, c'est une scène cruciale pour eux deux. Lui donne un peu de place aux sentiments et Aïcha se réconcilie avec son corps. Elle va pouvoir enlever le voile, car elle retrouve les prémices d'une vie affective, sentimentale et sexuelle.

Comment avez-vous composé la famille de Zaineb, représentative d'opinions multiples et contradictoires ?

Je n'aime pas ce terme «représentatif», car je ne suis pas un cinéaste réaliste. Je me laisse uniquement guidé par l'objectif dramaturgique et je fais tout pour que le spectateur y adhère. Si j'entre dans un lieu dont je déplore le mauvais goût, je ne vais pas le reproduire dans mon film au nom du réalisme. C'est la même chose pour la construction des personnages : ils procèdent d'un choix artistique.
Je déteste l'idée du respect des statistiques. Lorsque j'imagine un personnage, son comportement ne correspond pas forcément à la réalité : je cherche à ce que sa vérité soit comprise et acceptée par le public. Je m'abstiens aussi de tout jugement, pour ne pas entacher l'authenticité et la complexité du rôle.
Mais cela ne m'empêche pas de puiser l'inspiration ailleurs. Par exemple, pour la mère de Zaineb, j'ai trouvé de précieuses informations dans deux livres, «Mère contre fille» et «Au-delà de toute pudeur», une série d'enquêtes publiée par une sociologue marocaine. J'ai découvert que des femmes qui avaient été militantes refusaient que leur fille suive le même chemin. De peur qu'elles ne ratent un bon parti !

En dépit des épreuves endurées par les personnages, le récit est constamment traversé de lumière, voire de rires comme dans la scène de la préparation du millefeuille.

Je me suis beaucoup amusé à tourner cette scène où toutes ces femmes parlent, symboliquement, du chaos des partis. C'est ma façon de refuser la gravité et la solennité du discours politique. Le quotidien de ces filles qui travaillent dans un restaurant, c'est aussi la bonne humeur et le jeu. Même dans les moments les plus graves, on peut parler de politique avec légèreté. C'est parfois même une nécessité. J'en ai aussi profité pour placer quelques idées sur l'Assemblée Constituante et sur ceux qui ne comprenaient rien aux problèmes du pays !

Pouvez-vous commenter cette réplique cynique de Brahim : «Demain, la Tunisie sera à 50% alcoolique et à 50% intégriste» ?

Et il conclut en disant : «Moi, je suis les deux». C'est une manière pour le personnage d'évoquer un équilibre qui a toujours existé en Tunisie. Un équilibre qui est le fruit du bon sens populaire : quand on va au bar, il est plein ; quand on se rend à la mosquée, elle est bondée. Et personne n'empêche l'autre d'agir comme bon lui semble. Encore moins par la violence. Les deux attitudes peuvent cohabiter, y compris sous le même toit. Sans cette acceptation de l'autre, c'est l'enfer.

Seriez-vous d'accord pour dire que MILLEFEUILLE célèbre, outre la tolérance, le libre arbitre de chacun ?

Surtout en ce qui concerne les femmes. A travers ce film, je martèle que leur corps n'appartient ni à leur père, ni à leur frère, ni à leur mari, ni à leur fils. Une femme est libre de son corps. Clandestinement, si elle le souhaite. Mais je revendique qu'elle puisse aussi le faire publiquement. Personne ne doit la punir d'un choix qu'elle assume.
Il y a aussi cet accordéoniste qui est devenu le fil rouge du récit. En tunisien, le titre du film signifie « Je ne meurs pas » : c'est la chanson de ce musicien, reprise à la fin par les deux héroïnes. J'y tenais beaucoup car c'est symbolique de l'histoire que j'ai vécue. Le 17 avril 2011, j'ai été menacé de mort par un rappeur, lors d'une soirée de gala organisée avant les élections. Psyco M m'avait lancé «Je vide mon kalachnikov sur le réalisateur de MAKING OF, l'ennemi de l'Islam». Mes amis m'ont demandé de porter plainte, ce que j'ai refusé de faire. Parce que c'était un artiste, lui-même réprimé par Ben Ali. Parce ce que je ne voulais pas le voir condamné - comme je l'avais été - pour de simples paroles.

Comment se déroule la sortie de MILLEEUILLE en Tunisie ?

Le film est en train de connaître un beau succès. Il est passé de trois à six salles à Tunis. Les exploitants l'ont programmé avec MAKING OF mais le public s'est tellement précipité pour voir MILLEFEUILLE que lui seul est désormais à l'affiche.
Je crois que la Tunisie a besoin d'un message de coexistence et non de concurrence. Il faut arrêter de violenter l'autre pour ses choix de société ou de vie. Il ne s'agit pas de pousser tout le monde à être laïc. La religion occupe une place primordiale chez beaucoup de gens, mais c'est une affaire privée. Une conviction ne s'impose pas, elle se partage.

 

Source : dossier de presse – Paradis Films.

 

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