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ENTRETIEN AVEC ABDELLATIF BEN AMMAR : Version imprimable Suggérer par mail

«Désormais le monde arabe a décidé d’être amnésique»

Entretien conduit par Noura BORSALI


•• L’histoire comme sujet vous a-t-il été dicté par tout ce mouvement de relecture de l’histoire qu’a connu notre pays tant au niveau de la presse et de l’édition qu’à celui des recherches universitaires, en fait par cette recherche de la mémoire collective?

— Mon intérêt à l’histoire vient de mes lectures de dossiers, de périodiques et d’ouvrages ayant trait à l’histoire. Autant, sur le plan de l’écrit, il y a un intérêt pour l’histoire, autant sur celui de l’audiovisuel, il y a comme un refus de considérer l’histoire comme un propos sur lequel il faut réfléchir. J’avais ressenti le besoin de participer au débat sur la question du passé d’autant que les générations d’aujourd’hui montrent une méconnaissance totale de l’histoire du pays. D’ailleurs, dans mes discussions avec des cinéastes arabes, il ressortait l’idée que désormais le monde arabe a décidé d’être amnésique. Mais en m’y intéressant, je ne voulais pas replonger dans l’histoire vu sa grande richesse qui peut nous conduire vers des sujets extraordinaires mais différents. J’ai initié le débat en posant la question : est-ce que l’histoire importe ? Et si oui, a-t-elle été écrite correctement ? A-t-elle été l’objet d’une démarche scientifique ? Ou a-t-elle été victime d’une amnésie historique ?

•• Pourquoi le choix de la guerre de Bizerte ?


— J’ai choisi cet événement historique parce qu’il soulève, pour moi, un certain nombre de questions. La guerre était-elle inéluctable ? N’aurait-on pas pu l’éviter ? D’autre part, je voulais pallier à cet oubli de ce volontaire, de ce patriote porté par un idéal pour défendre son pays. C’est un profil devenu indéfinissable. La guerre de Bizerte qui était le dernier fait d’armes a prouvé que les Tunisiens voulaient aller jusqu’au bout pour récupérer une partie de leur pays en payant très cher de leur vie. C’est donc un passé douloureux, récent encore dans la mémoire vive de ceux qui ont vécu cet événement, avec tout le côté émotionnel que cela suscite. J’ai constaté que la mémoire populaire est plus riche d’anecdotes, de sentiments, de douleurs… Je voulais décrire cette souffrance. Beaucoup de documents existent sur cet événement : sur le rôle de Bourguiba, sur celui de l’armée etc… Mais la question des volontaires n’apparaissait pas. Et pourtant il y en avait. Je me suis donc intéressé au simple citoyen à qui on a demandé de faire volontairement acte de bravoure et qui finit victime vu les moyens supérieurs de l’attaquant. On a trahi leur mémoire par l’oubli. D’autre part, raconter un film, c’est dur. Il faut que les spectateurs se projettent dans les personnages. C’est pourquoi il me fallait un personnage, porte-parole de ce désarroi des générations d’aujourd’hui. J’ai choisi Bizerte en 1991, ce qui correspondait à 30 ans de commémoration de cette guerre. Chama ne pouvait avoir plus de trente ans à cette date. Age idéal de prise de conscience et d’interrogation. Cela correspondait donc à janvier 1991 qui a connu deux événements majeurs à mes yeux : la guerre du Golfe qui a installé le malentendu civilisationnel du XXIè siècle et créé une méfiance à l’égard de l’autre et le repli sur soi, et une guerre fratricide dans un pays voisin -l’Algérie- et qui a impliqué une violence extrême, l’exil et la solitude des intellectuels avec une remise en question totale. Tout plaidait donc pour que 1991 soit le présent du siècle. La voix off de la fille ne porte pas sur 1991 seulement mais exprime aussi le désarroi de la génération d’aujourd’hui quand elle est spectatrice. L’intérêt se situait à l’échelle des interrogations que l’on se pose en prenant comme exemple l’année 1991. La réflexion de Chama est donc celle d’aujourd’hui.

 

Monument du cimetière des martyrs de Bizerte


•• Dans votre film, on voit la guerre de Bizerte à travers les archives et la narration et la guerre du Golfe à travers les images télévisées mais on ne voit nullement -par l’image, j’entends- le terrorisme en Algérie qui a causé plus de 100.000 morts.

 

— C’est une guerre fratricide très douloureuse. Je n’ai pas besoin d’avoir des images prouvant cela. Et il me suffit de voir un musicien algérien en train de marcher à Bizerte, un exilé, pour dire toute la  peur, toute la solitude et le danger qui l’entourent. Je n’ai pas besoin de montrer des images de cette violence de la bêtise humaine qui a fait que des artistes, des journalistes …sont morts. J’ai choisi de filmer après l’acte et non l’acte lui-même. Dans ce cas, c’est le résultat de la guerre qui m’intéresse. De la même manière, j’ai montré les images de la destruction de Bagdad et je l’ai symbolisée par ce regard innocent. Je n’aime pas la banalisation de la violence par les images.

•• Des spectateurs ont été émus par les photos d’archives sur la guerre de Bizerte qu’ils ne connaissaient pas.

 

— C’était en effet inédit. C’est le résultat d’une recherche. Je voulais leur montrer la guerre de Bizerte dans sa vérité : quelques instants de lutte avec ses morts qui étaient nombreux.

•• On vous a reproché par contre de n’avoir à aucun moment désigné la France.

 

— L’armée française était là. J’ai montré les parachutistes, les porte-avions français etc... Ils ont tort d’attendre de moi que je leur dise qu’il s’agit de la France. Mon film n’est pas un document d’histoire. J’utilise l’histoire pour provoquer l’émotion et en même temps le désir de comprendre et la prise de conscience. Est-ce que ces images les ont assez remués pour qu’ils aillent chercher plus ailleurs ? Qu’ils interpellent leurs parents, leurs enseignants. Moi, je me limite à poser un problème qui est le suivant : si l’histoire est importante, respectons-là. Et que certains arrêtent de la falsifier.

•• Vous avez montré Bourguiba à la télévision mais sans voix. Etait-ce un choix délibéré ?

 

— Chama à la recherche d’archives en a trouvé quelques-unes. La projection de ce document enfin trouvé grâce à des gens conscients de l’importance de ces archives a eu lieu dans un atelier de soudeur. La question que je voulais poser concernait les détenteurs de ces documents. Ce sont des personnes et non des institutions. Un chercheur qui voudrait en savoir davantage, à qui devrait-il s’adresser ? A la Bibliothèque nationale ? Il n’y a rien. A la TAP ? Quelques archives existent mais elles ne sont pas classées.

•• Vous vous êtes donc adressé à l’INA en France.

 

— L’INA détient beaucoup d’archives qui sont classées, répertoriées et mises à la disposition des chercheurs. Pour moi cinéaste et producteur privé, le prix des images dépassait mes moyens. En Tunisie, il existe une difficulté réelle de trouver des images d’archives. Et au cas où elles existeraient à l’agence TAP, à l’ex-SATPEC ou à la bibliothèque nationale, il est extrêmement difficile de les ramasser. Nous savons que tout a été filmé. Que sont devenus ces documents ? Je n’en sais rien. Regardez le documentaire diffusé sur Arte sur la 2ème guerre mondiale, il est d’une richesse extraordinaire. Lorsque les Américains ont fini par vaincre le Japon, ils ont  transporté tous les documents filmiques du Japon à San Francisco. Aujourd’hui, tout est disponible pour tout le monde. Pour écrire sur la guerre de Bizerte, j’ai travaillé avec des historiens. Et il me fallait des images particulières. Je suis persuadé que les images sur notre histoire permettraient aux jeunes d’aujourd’hui de les sensibiliser à la logique des référents de leur pays et de les aider à mieux s’identifier à ce dernier. On est désormais amnésique.

•• Votre film est beaucoup plus une recherche d’une vérité historique qu’un travail sur la mémoire ?

 

— Oui, il s’agit de revenir à l’idée que la vérité historique est importante pour les générations présentes. L’histoire ne se résume pas simplement à quelques informations sur la durée de la guerre ou sur ses motivations. Il n’existe aucune liste des martyrs. D’où viennent-ils ? Quel âge ont-ils ? etc… Rappelons que la guerre de Bizerte a fait 12.000 morts en quelques jours. Ce travail sur la mémoire permettrait de mieux expliquer politiquement les événements à travers les noms, les origines etc…

•• En regardant votre film, j’ai beaucoup pensé à Brecht et à sa célèbre phrase dans Mère Courage qui s’est écriée un jour au visage du maréchal: « L’histoire, c’est le jour où ma fille a été blessée au front », pour dire que c’est le peuple qui fait l’histoire et qui la subit. L’histoire ne se limite pas à celle des grands et à leurs conquêtes. C’est un peu cette conception que vous vouliez rendre dans votre film.

 

— Oui, tout à fait. Les vainqueurs ont écrit l’histoire comme des faits d’armes, de conquêtes, de batailles etc… Il est vrai que l’histoire est aussi celle des peuples, des mouvements socio-culturels, de la science… Les historiens disent qu’il faut re-écrire l’histoire mais au niveau humain.

•• Il y a dans votre film un souci esthétique évident (la qualité de l’image par exemple), même si le montage de quelques scènes nous indispose parfois.

 

— J’ai opté pour une image douce, pluvieuse et caressée par la brise. Je voulais qu’elle contraste avec une méditerranée toujours ensoleillée, moite…


•• Oui, on le voit bien à travers le choix de la musique qui est plutôt douce en dépit de la violence de certaines scènes dans le film.

 

La musique est, pour moi, un élément fondamental dans la lecture de l’image. On ne l’entend pas. Vous ne pourrez pas répéter la musique d’un plan X. Elle émane du plan et est un ensemble de sonorités faites pour le plan. On l’a travaillée séquence par séquence.

•• Pour la prestation des acteurs, Leila Ouaz est, sans conteste, la révélation du film.

 

— C’est ma fierté. Quand l’occasion de rencontrer Leila s’est présentée à moi, j’ai vite compris que j’avais face à moi un matériau riche et que je pouvais compter sur elle et sur son désir de se jeter à l’eau.

•• Par contre, le jeu de Naji Najah a été plutôt théâtral, joué avec artifice. Il déclamait ses répliques. On se croirait sur une planche de théâtre. C’est un jeu différent de celui de Leila ou encore des Algériens Hassen Kachache et Rym Takoucht.

 

— Naji Najah, je l’ai déterré. Il a renoncé depuis quelques années à son métier de comédien pour en faire un autre sans aucun lien avec le cinéma. Un jour, il reçoit un coup de fil : «Tu as un rôle dans un film». Subitement, son passé de comédien lui revient et il accepte de revenir. Je ne conçois pas le cinéma comme un travail harassant. Mon plaisir d’auteur c’est de rappeler à Najah son rôle de comédien de théâtre. Je le lui ai concédé, je l’avoue, par respect, par amitié pour le tragique d’un acteur.

 

 

•• D’où l’hommage que vous rendez dans votre film à quelques artistes qu’on voit à l’écran.

 

— C’est exactement la même chose. J’avais envie de voir Njah Mahdaoui, Ouled Ahmed, Nouri Bouzid, Hamadi Ben Saad etc… pour dire qu’ils sont de redoutables créateurs. J’ai fait cette petite scène où ils jouent de la musique.

 

 

•• C’est une scène très réussie esthétiquement et de ce fait elle a été applaudie par le public.

 

— C’est un plaisir que je me suis donné. La leçon que j’ai reçue de mes maîtres est celle qui consiste à ne pas travailler sur le cerveau mais sur l’émotion, avec ses tripes. Si le cinéma est émotion, la musique est, comme vous le savez, le langage universel de l’émotion. Voilà pourquoi dans un film sur la guerre de Bizerte et sur les événements de l’année 1991, je rends hommage à mes amis tout en les montrant symboliquement comme de véritables créateurs allant vers les cieux. Ils se sont bien prêtés au jeu que je leur ai suggéré.

•• Il y a, dans le film, un jeu sur l’ombre et la lumière. L’intérieur c’est souvent une pénombre, même si elle est éclairée avec des bougies…

 

— Tous les plaisirs de l’instant sont dans l’heure magique, l’heure tranquille. Toutes nos images sont commanditées par une vision extérieure : c’est  une image de moiteur, de contraste, de violence du soleil. La lumière est douce. Je ne voulais pas perturber le regard de la fille par un élément extérieur. J’ai filmé dans la douceur au point qu’il y a des images qui sont devenues presque floues à l’avant. J’ai en fait beaucoup travaillé sur le choix de la lumière. Voilà pourquoi mes images extérieures et intérieures se sont inscrites dans cette douceur.

•• Pourquoi avoir expliqué le titre du film et ne pas avoir laissé libre cours à l’imagination du spectateur ?

 

— C’est la voie tracée par Chama. Et je voulais le dire.

•• Dans vos films Aziza, une si simple histoire etc.., la femme est toujours au centre de l’intrigue.

 

— Je ne peux pas imaginer mes personnages autres que féminins. Je veux dénoncer ces rapports de forces qui régissent nos sociétés. Par ailleurs, les femmes ont quelque chose d’insondable et d’infini.

 

 

•• Il semble que la durée initiale du film était de trois heures.

 

— Oui, parce qu’au départ, on avait pensé à la télévision. Mais la TV tunisienne a refusé. Alors, j’ai dû aller à la logique du cinéma et supprimer donc plusieurs scènes.

•• Vous avez réalisé, en 1999, un documentaire sur Farhat Hached. Il a été projeté une fois à la télévision et il a disparu. Pourtant c’est le seul document audio-visuel qui existe sur le leader syndicaliste tunisien.

 


— Il faudrait peut-être poser la question aux décideurs. C’était pour commémorer l’anniversaire du 5 décembre (date de l’assassinat de Hached) que le ministère de l’information m’a demandé de faire le film. La télévision l’a en effet diffusé une fois  à  cette date-anniversaire. Au moment du tournage, on a interviewé des gens sur la personnalité du film et la majorité ne connaissait pas Farhat Hached, en dehors de quelques personnes âgées. Cette amnésie orchestrée me gêne.

 

Fin de l’entretien (14 octobre 2010)
Noura Borsali

 

 

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