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Rencontre avec le réalisateur marocain Driss CHOUIKA Version imprimable Suggérer par mail

Nabeul (Tunisie), le dimanche 24 septembre 2010

«J’ai fait ce film pour montrer aux jeunes que les temps ont changé».

Entretien réalisé par Noura BORSALI

 

 


 

• Dans vos deux longs-métrages : «Le jeu de l’Amour» réalisé en 2006 et «Finak aliyam (Destins croisés)» en 2009, le couple est au centre de l’intrigue, même si le thème est traité différemment. Pourquoi cet intérêt pour cette question du couple dans nos sociétés ?

 

— Pour moi, le couple est la base unitaire de toute société, y compris dans les sociétés modernes, même si la notion de couple a évolué. Mais c’est un thème qui m’intéresse et m’interpelle. Je suis pour un cinéma qui essaie de pousser les gens à s’interroger, à se poser des questions, à voir de plus près leur vie, intime soit-elle. C’est pour cela que j’ai aimé l’idée du « jeu de l’amour ». Lorsque mon ami le scénariste me l’a présentée, je l’ai beaucoup appréciée et nous l’avons développée ensemble. Il est très difficile de traiter une histoire de couple, des étapes de sa vie etc... Dès le départ, je savais que «Le jeu de l’Amour» ne serait adressé qu’à un public élitiste, aux intellectuels parce qu’il y a de nombreuses références littéraires et artistiques. C’était une aventure. Au Maroc, il a été très bien reçu par le public cinéphile et il a d’ailleurs obtenu le prix de la critique et une mention spéciale du jury au Festival du cinéma francophone de Safi. En dehors des festivals, le film n’est pas passé dans les salles de cinéma parce qu’il a été tourné entièrement en français. On voulait faire un doublage en arabe et la version arabe était prête mais vu que les distributeurs ont boudé le film, le producteur a refusé de s’aventurer dans le doublage parce que l’opération est coûteuse. Je suis personnellement intervenu pour que le film soit doublé mais jusqu’à présent, il est toujours en version française.


• Pour revenir à votre deuxième long métrage réalisé en 2009, vous avez opté pour deux titres : «Finak aliyam» en arabe et «Destins croisés» en français. Il y a dans le titre en arabe une sorte de nostalgie d’une époque révolue -celle des années soixante-dix au Maroc- qu’on ne retrouve pas dans le titre en français qui met plutôt en exergue l’enchevêtrement –ô combien complexe – des histoires des couples représentés dans le film. Chacun des titres privilégie une des thématiques du film.

— Le scénario a été écrit en français, donc  dès le départ, le titre était : « Destins croisés » parce que, tout au long du film, les destins des jeunes ne cessent pas de se croiser. Mais, par la suite, une fois le film terminé, comme il y avait une part de nostalgie dans le film qui retraçait des moments que j’ai vécus personnellement, et aussi d’autres moments vécus par mes amis, j’ai pensé que le titre en arabe marocain devrait mieux rendre cette nostalgie que le titre en français n’exprimait pas du tout. Il est vrai que beaucoup de gens pensent que ce sont deux films différents.

• Il y a une nostalgie dans le titre en arabe. Et vous dites dans un entretien que c’est une manière de montrer aux jeunes que le passé n’était pas plus reluisant que le présent.

— J’ai fait ce film pour montrer aux jeunes que les temps ont changé, que l’université n’est plus la même. Aujourd’hui, les mentalités et les préoccupations ont changé. Le contexte actuel est marqué par l’intégrisme. Les débats opposent les intégristes aux gens ouverts d’esprit alors qu’à l’époque, ils tournaient autour de la liberté, de la construction d’une nouvelle société, de nouvelles idées, de la révolution, du rêve d’un monde meilleur… Aujourd’hui, ce genre de débats n’a plus aucun sens. Et c’est très malheureux. Auparavant, on vivait avec des moyens plus limités que ceux d’aujourd’hui, en dehors de quelques-uns que je montre dans le film et qui étaient riches -l’université était assez démocratique dans le temps- mais la réflexion était présente.. Je voudrais permettre aux gens de comprendre que l’université a vécu autrement dans le passé.

• On peut considérer que le film a une part autobiographique.

— Oui, toute la première partie. Dans le film, il y a deux époques : le passé et le présent. Le temps antérieur est représenté par ces bribes de moments vécus par des amis qui sont très réalistes et historiques comme les scènes d’arrestations, la fermeture du local de l’UNEM en 1973 quand le gouvernement a décidé d’interdire l’organisation estudiantine, les interventions policières à l’intérieur de l’université, les descentes de police, les manifestations... Tous ces moments sont des tranches de réalités que nous avons réellement vécues durant ces années-là

• Justement, à ce propos, le film n’alterne-t-il pas deux genres : le documentaire et la fiction puisque, comme vous le dites, il reconstitue un pan du passé politique et intime de ces jeunes ?

— Oui, c’est réaliste et historique mais c’est aussi fictionnel, romancé. Parce que j’ai senti dès le départ que je ne pourrais pas faire un documentaire à 100%. Il y a un va-et-vient entre la fiction et la réalité. Faire un film, c’est d’emblée s’inscrire dans le fictionnel, c’est recréer la réalité. Le cinéma est une recréation du monde. Il y a toujours une touche personnelle. J’ai toujours dit que «Finak aliyam» ou «Destins croisés» n’est ni un film documentaire, ni un film politique. C’est un film social, culturel. J’ai surtout axé sur les rapports humains qui régissent la vie de ces couples.

• Dans le film, ces jeunes militants de la décennie 70 se sont bien embourgeoisés. Certains vivent dans de superbes villas avec piscine, même si, durant toute la soirée qui les a réunis, ils ne cessent de fredonner les chansons très nostalgiques de feu Cheikh Imam. Le message du film ne se résume-t-il pas dans l’échec des rêves de toute une génération qui voulait changer la société mais qui a fini par adhérer à ses valeurs?

— Oui, c’est une réalité aussi. Je vois autour de moi des amis qui étaient d’ex-gauchistes à l’époque et qui vivent aujourd’hui leur vie autrement, dans de très bonnes conditions matérielles. Je fais personnellement le constat et chacun peut le comprendre à sa manière. Je constate en effet que la réalité brise tous les rêves. Et même quand on est dans un monde féerique, cela ne veut pas dire qu’on vit bien. On peut se sentir emprisonné et se retrouver face à un vécu bloqué. D’où cette présence constante de la mer dans le film pour dire que les horizons demeurent bloqués en dépit de tout. C’est symbolique. Même si on est dans une société soi-disant ouverte, on est toujours bloqué et nos rêves ne sont pas réalisés.

• Dans quelle région le film a-t-il été tourné ?

— Dans la région d’Agadir où il y a encore des plages sauvages. C’est une région que j’ai connue, jeune. Même si la ville d’Agadir a beaucoup changé en devenant très touristique, la côte est restée naturelle.

• Votre film se situant essentiellement dans ce qu’on appelle «les années de plomb» ne  s’inscrit-il pas dans tout ce mouvement autour du devoir de mémoire, de cette initiative «Equité et réconciliation» qu’a connus, ces dernières années, votre pays le Maroc ?

— Non, c’est une idée indépendante et qui n’a rien à voir avec «L’équité et la réconciliation». Mais elle s’inscrit en effet dans ce qu’on appelle «le devoir de mémoire».

• Il y a, dans votre film, une dénonciation de la répression, de la torture.

— Oui, il y a des faits racontés mais le film n’a pas été filmé dans le sens d’une réconciliation. D’ailleurs, c’est une idée à laquelle je ne crois pas du tout. On n’oublie jamais un tortionnaire. Et ce ne sont pas des indemnités matérielles qui font oublier les souffrances des gens. Les séquelles sont encore là. Certains sont devenus fous, d’autres ont disparu. Il y a certes d’autres ex-militants qui ont été récupérés par l’Etat et qui occupent aujourd’hui des postes importants. Je ne les critique pas. Mon film est une sorte de témoignage et un travail sur la mémoire destiné aux jeunes générations actuelles.

• Pourtant, en regardant le film, on a l’impression qu’il ne peut être compris que par la génération qu’évoque le film. Les histoires sont tellement enchevêtrées qu’on s’y perd parfois. Les références et allusions sont propres à une certaine histoire que les jeunes d’aujourd’hui ignorent. Rien que ces chansons de Cheikh Imam que les très jeunes d’aujourd’hui ne connaissent plus.

— Absolument. Ceux qui réagissent chaudement, ce sont les générations qui ont vécu cette histoire. Il y a aussi l’impact nostalgique du vécu et ils se sentent plus concernés que les jeunes. Mais le film est sorti dans les salles et dans les festivals les plus intéressants du pays et a obtenu jusqu’à ce jour quatre prix : deux prix du jury à Tanger et à Khouribga et deux prix d’interprétation collective pour les comédiens et comédiennes du film. Il a été apprécié par le public marocain et parmi ce public, il y avait beaucoup de jeunes qui ont bien suivi le film et qui étaient intéressés par cette histoire qu’ils ne connaissaient pas.

• Le film est narratif. Il raconte les péripéties de vies multiples et d’une histoire douloureuse. Il y a une lenteur du fait qu’il n’y a pas d’action et qu’il est basé sur la narration, le récit. Il y des scènes et certains procédés qui rappellent un peu le cinéma de l’Italien Antonioni.

— C’est le cinéma que j’aime. Ce sont des choix esthétiques et personnels. J’aime le cinéma qui est ni trop stressé, ni trop long. C’est un cinéma médium qui laisse au spectateur le temps de réfléchir à une scène pour voir venir quelque chose d’autre. C’est un cinéma qui n’est pas du tout brutal. Il laisse l’action dans la continuité. Mais, après coup, et après avoir discuté avec des gens, je me suis rendu compte que certains dialogues auraient pu être écourtés et que certaines séquences étaient un peu longues au niveau du montage et de l’action. Mais c’était trop tard. Ceci étant dit, ce sont aussi des choix pour lesquels j’ai opté.

• Le personnage le plus intriguant, c’est Raja qui est au centre du film et qui demeure un mystère : elle est à la fois aimée et haïe. Elle est objet de toutes les convoitises, objet d’amour, de haine, des ragots les plus bas, de jalousie maladive… C’est le personnage central du film puisqu’en dehors de son statut, elle est la narratrice de l’histoire mise en scène par le film. Elle est l’auteur d’une autobiographie dans laquelle elle détient les clés du récit et dirige l’histoire et donc en quelque sorte l’intrigue du film. Que représente ce personnage pour vous ?

— Au début, je l’avais conçue comme une voix off qui installe l’ambiance, le personnage, l’action. Mais, j’ai trouvé cela très rébarbatif quand on a écrit le premier scénario. Après des discussions avec le co-scénariste, nous avons eu l’idée d’un personnage réel qui serait le narrateur tout en étant au cœur de l’action. Raja représente l’étudiante militante de l’époque, appartenant à une famille aisée, cultivée, libérée dans son esprit et dans son corps. C’est la femme idéale rêvée et aimée par tous, presque inaccessible. C’est l’amour impossible. Par ailleurs, c’est elle qui écrit l’histoire et qui manipule tout le groupe. Elle est invisible. Elle ne voit pas, elle est aveugle. Elle ne voit que la lumière qui est en elle. Mais elle voit aussi tout. Elle est en fait le fil du conducteur de l’intrigue.

• Le film n’est pas un film d’action mais c’est un film narratif. D’où sa lenteur.

— Oui, il n’est réaliste qu’en apparence. C’est un fantasme.

• Vous évoquez dans votre film d’autres types de rapports humains dans le milieu estudiantin de l’époque, à savoir les amitiés amoureuses ou romantiques entre les filles. Pour montrer une scène d’amour entre ces femmes, vous avez, pour ce cas précis, utilisé les ombres chinoises. Est-ce de l’autocensure ou carrément une censure d’une image qui risquerait peut-être, pour vous, de « choquer » le public.

— C’est un choix esthétique. Ce n’est pas une censure mais une manière de ne pas choquer un certain genre de public. Il est plus important pour moi que l’idée passe. Les intégristes ont d’ailleurs attaqué le film en le considérant comme «immoral». Mais il y a aussi des critiques venant de milieux de gauche, de ceux dont je raconte l’histoire. Ils avaient considéré que j’avais trahi l’esprit de cette génération que j’aurais montrée comme étant dévergondée, versée dans l’alcool, libre sexuellement…

• L’avant-dernière scène du film comporte un gros plan sur la jeune fille qui découvre que son père n’est pas celui dont elle porte le nom et avec qui elle vit. Est-ce pour attirer l’attention du spectateur sur la question de la filiation ?

— Oui, je pense que pour être bien dans sa tête, on n’a pas besoin d’être la fille de quelqu’un. J’ai voulu dire que ne pas avoir le père ou la mère qu’on croyait n’est pas un drame social. D’ailleurs, la réplique de l’adolescente après la découverte de cette vérité, montre qu’elle n’en a pas fait cas. Ceci dit, la question reste ouverte. D’ailleurs, j’ai constaté, lors de débats sur le film, que certains spectateurs n’ont pas saisi cette nuance. Pour moi, c’est une réflexion sur le vrai amour, sur l’adultère, sur la sacro-sainte famille, sur le mariage etc… Pour avoir un enfant, on peut ne pas avoir besoin d’un acte officiel.

• La fin du film est consacrée à l’éparpillement de l’écrit autobiographique de Raja dont les feuilles s’envolent sous l’effet du vent. Vous posez ici la question de l’archivage,  en somme de la mémoire par rapport à l’histoire de toute une génération.

— Oui, la mémoire écrite et filmée. Dans nos pays, il y a un sérieux problème de mémoire. Dans le cas du Maroc, il y a beaucoup de documents filmés qui ont été détruits. Les responsables des archives n’ont aucune conscience de l’importance de ces documents. Je trouve cela lamentable.

• Alors, votre prochain film ?

— Il portera encore sur la mémoire et plus précisément sur les lycéens de la même période historique que «Finak aliyam (Destins croisés)», sur le mouvement lycéen de l’époque qui était organisé dans le cadre d’un syndicat et toute la répression qui l’a affecté. Le thème principal c’est le livre qui circulait à l’époque comme le livre révolutionnaire. Les protagonistes constituent un triangle : professeurs, bouquiniste et élèves. Le thème est aussi l’enseignement.

 

©Noura Boursali - cinematunisien.com

 

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