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Cinecitta  CINECITTA
  d'Ibrahim Letaief
  Sortie en Tunisie
  NOVEMBRE 2008

 
 

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Le maître du cinéma arabe et africain, Youssef Chahine, s’éteint.
29-07-2008

Nous présentons un apperçu de la presse tunisienne apèrs la disparition de Youssef Chahine.
Hommage :
Chahine, le dernier des Pharaons
La Presse (Tunisie) Par Hédi Khélil

Youssef Chahine, cinéaste égyptien de renommée internationale, vient de nous quitter. Hédi Khélil, notre collaborateur culturel et critique de cinéma, revient ici sur certaines facettes de son œuvre.

 

Youssef Chahine est un cinéaste qui s’est voulu, par tempérament, par culture et par une disposition d’esprit et d’éducation très ancrée dans une égyptianité plurielle et dans une occidentalité nourricière, au confluent de tous les genres et de toutes les modes cinématographiques : du drame psychologique et social dans Gare centrale (1958), du film d’aventures dans Le Démon du désert (1954) à la comédie musicale dans Le Vendeur de bagues (1965) Alexandrie… encore et toujours (1990), et au film d’inspiration  historique dans Saladin (1963) et Adieu Bonaparte (1975).
 
Une polyphonie judicieuse
Chahine est un créateur polyphonique. Les structures narratives de la plupart de ses films sont éclatées et problématiques parce que les trajets à parcourir ou à remonter et les aspirations à réaliser ou à confirmer ressortissent à un univers affectif, artistique et culturel divers et multiforme.
Dans son opus autobiographique La Mémoire (Haddouta misrya), réalisé en 1982, le déploiement de la fiction est modulée et scandée par les battements d’un cœur malade auquel on fait subir une opération chirurgicale très délicate, comme si le récit puisait son rythme enfiévré et saccadé dans les rebondissements de cet organe infecté et dont les réactions et les pulsations peuvent s’éteindre à tout moment. Cette transformation de la maladie en une marque d’écriture, en une source d’inspiration, s’inscrit dans la pure tradition d’une modernité littéraire et artistique typiquement occidentale. Qu’on se souvienne de l’écriture manifestement déliée et syncopée d’un Rimbaud se sachant condamné à l’amputation d’une jambe ou d’un Genet atteint d’un cancer de la gorge et dont les fragments de son dernier livre, Un Captif amoureux, sont ordonnés comme une cellule cancéreuse qui est à un stade de décomposition avancé.
C’est dans la proximité de la mort que l’artiste va aux tréfonds de lui-même et de sa vérité la plus enfouie. Chez Chahine, cette incursion autobiographique n’a jamais été synonyme de narcissisme étriqué ou d’autosatisfaction maladive, comme d’aucuns l’ont assez vite affirmé. Pour Chahine, on ne peut connaître les autres qu’en se connaissant soi-même. Tout son cinéma, notamment dans son versant intimiste et personnel, est habité par une altérité féconde qui fait partie intégrante de l’hygiène sentimentale, citoyenne et mentale de l’auteur.
Cette altérité incontournable, tant convoitée et désirée, se manifeste, entre autres, à travers le multilinguisme. Dans La Mémoire, il y a trois langues : l’arabe, évidemment, qui est la langue de la patrie d’origine, le français et la France est cette terre qui peut ouvrir aux créateurs de tous bords les voies de la consécration internationale au Festival de Cannes, l’anglais et Londres est la ville où a lieu l’opération à cœur ouvert. Des villes européennes célèbres pour leurs manifestations cinématographiques prestigieuses où débarque un jeune cinéaste plein d’enthousiasme.
Mais les déceptions et les désillusions ramènent Chahine à la réalité des choses et lui font comprendre le long chemin qu’aura le cinéma arabe à parcourir pour être reconnu à l’échelle mondiale. En effet, L’Enfant du Nil ne bénéficie que d’un commentaire laconique de cinq lignes dans un quotidien français (Le Monde ?), le lendemain de sa projection au festival de Cannes en 1951. Quant à la rumeur persistante, au cours du festival de Berlin en 1958, relative au possible octroi du prix d’interprétation masculine à Youssef Chahine, pour le rôle de Guennaoui, un pauvre obsédé sexuel boiteux, dans Gare centrale, elle s’avère infondée, puisque les membres du jury s’étaient, paraît-il, ravisés à la dernière minute, sous prétexte qu’ils ne pouvaient accorder la récompense suprême à un «estropié».
L’amertume causée par les déconvenues dans ces lieux de la haute culture est douloureuse, mais elle est nuancée et tempérée par des rencontres chaleureuses et providentielles qui font fi des nationalités et des préjugés. Au cours du Festival de Moscou en 1958, à l’occasion de la projection de son film sur la militante algérienne Jamila Bouhired, Chahine est accosté par Henri Langlois, directeur de la cinémathèque française, qui l’informe du probable boycottage de son film par la représentation diplomatique française dans la capitale soviétique.

Une universalité problématique

L’obsession de la reconnaissance internationale, perceptible dans Alexandrie pourquoi ? (1978), Adieu Bonaparte ou Le sixième jour (1986) n’est en aucun cas le talon d’Achille du cinéma de Chahine. L’aspiration à l’universalité avec ce qu’elle implique de déchirement, de dilemmes et de travail rigoureux sur soi-même, a plutôt permis de révéler les sources d’inspiration de l’auteur, de jeter la lumière sur sa méthode de travail avant et au cours du tournage, de mieux situer ses points d’attache cinéphiliques et d’y créer de nouvelles bifurcations et intersections narratives.
Il est vraiment injuste de ne voir dans cette démarche multidimensionnelle qu’une forme de recul par rapport à ce qu’on appelle «l’authenticité locale et nationale» telle qu’elle s’est exprimée dans Baba Amine (1950), Ciel d’Enfer (1954), La Terre (1978), L’Aube d’un jour nouveau (1969) et Le Moineau (1973), que l’excroissance bâtarde d’une hybridation formelle trop encline à trouver ses marques dans des références occidentales. Un cinéaste inquiet, et dont la muse est le doute, se pose nécessairement des questions, se remet en cause et cherche à évoluer. Dans le parcours de Chahine, la fascination de l’Occident n’est sans doute pas exempte d’arrangement et de concession, mais jamais de compromissions ou de reniements. Adieu Bonaparte tourné en 1984-1985, en est la preuve irréfutable.
Adieu Bonaparte est une coproduction franco-égyptienne. Les Français s’attendaient à une glorification de leur héros national et les Egyptiens pensaient que le «plus grand cinéaste du pays du Nil» rendrait hommage à la lutte menée par le peuple égyptien contre l’occupant étranger.
Or, Chahine a déjoué les attentes des uns et des autres. Dans cette œuvre assez controversée, il est resté fidèle à son univers intérieur et à ses convictions les plus profondes, présentant du dialogue entre l’Orient et l’Occident une vision complexe, à plusieurs incidences et résonances, comme l’illustre la relation trouble qui se noue entre le jeune Ali interprété par Mohsen Mohieddine et le Général Cafarelli auquel le jeu juste et subtil de Michel Piccoli confère une densité saisissante. Ce qui intéresse Chahine, ce n’est pas Bonaparte, le comédien et le simulateur qui, pour mieux asservir ce qu’il nomme les «indigènes», fait semblant d’adhérer à leurs coutumes et à leurs rituels festifs, mais deux êtres humains, un colonisé et un colonisateur, qui, pris dans les mailles d’un échange fait à la fois de fascination et de répulsion, vont au bout de leurs désirs à leurs risques et périls.
À la lumière de la plupart des films tournés et des polémiques suscitées, Chahine est apparu assez souvent décalé et en même temps en avance par rapport à l’environnement arabe. Le propre d’un créateur, c’est justement de déranger, de briser les partages institués et d’inciter au questionnement. Le malaise provoqué par Adieu Bonaparte même chez les chahiniens les plus inconditionnels est similaire à celui qu’avait déclenché en 1970 Le Choix qui est, sans doute, l’une des œuvres les plus fortes et les plus singulières de l’auteur.

Une introspection engagée
Le Choix traite du drame d’un écrivain connu qui n’arrive pas à trouver un terrain d’entente entre la réalité et la fiction, perdant de vue la ligne de démarcation qui existe entre sa condition d’intellectuel et celle d’un marin, le personnage qu’il a enfanté, dans l’un de ses romans, et dont il n’arrive pas à s’affranchir. Cette dénonciation de la schizophrénie des intellectuels était dans l’air du temps. De ce point de vue, le film de Chahine était en phase avec les débats de l’époque.
Mais l’enjeu majeur de ce film me semble résider dans son inactualité, dans sa capacité à résister à toute récupération conjoncturelle. Trois ans après la débâcle de la coalition arabe en 1967, Chahine réalise, à travers un canevas narratif propre aux intrigues policières, une œuvre «intellectuelle», «élitiste», «invraisemblable», en porte-à-faux par rapport à toute commande et qui, de toute évidence, n’a pas de public dans les pays arabes. Si ce film a un statut générique dans la filmographie de l’auteur de Baba Amine, à la fois incipiel et clausulaire, c’est parce qu’il se lit comme un écho à retardement du film qui a fait la célébrité de Chahine, Gare Centrale. La séquence finale dans laquelle on ne sait guère trop si c’est l’homme de lettres ou le marin qui se rend à la police, guidé et dorloté par la patronne d’une maison de joie, son amie est une nouvelle modulation de la fameuse scène, dans Gare Centrale, où Guenaoui pris  d’une démence criminelle, est ramené à la raison par un vieux monsieur, propriétaire d’un kiosque à journaux, qui lui fait miroiter la félicité du mariage avant que les médecins et les policiers ne l’empoignent et lui enfilent la camisole des malades mentaux.
Le Choix est, enfin,  ce film où s’affirme le désir vital qui est à l’œuvre dans l’acte créateur chahinien : l’autobiographie. C’est une œuvre qui révèle, à travers sa démarche obsessionnelle et rotative, la paranoïa de Chahine l’artiste, travaillé, d’un film à l’autre, par un seul effet (lequel ?) qu’il rêve d’atteindre, mais d’une manière décisive et définitive.
«Là où je vais, en France, aux Etats-Unis, en Suède, je suis toujours confronté à moi-même», dit l’écrivain dans Le Choix.
Si on fait l’effort de bien voir, on n’aura aucune difficulté à se rendre compte que les données subjectives et objectives dans le cinéma de Chahine s’interpénètrent et se font écho. Le procès intenté à une famille et à ses errements est aussitôt connecté à celui intenté à un pays colonisé et défait.
Une jeune femme reproche à sa mère de l’avoir mariée alors qu’elle n’avait que dix-sept ans à un homme très âgé. «N’est pas le viol par excellence ?», dit la fille. Son frère enchaîne en criant : «Un viol? n’est-ce pas l’Egypte entière qui était violée?»

La marque autoréférentielle
Dans Alexandrie encore et toujours!, Chahine souligne cette interaction entre les sentiments d’un individu et les problèmes dans lesquels se débat le pays. Le film  rend hommage  à la lutte menée par les cinéastes et artistes égyptiens en 1987 en vue d’ancrer des traditions démocratiques au sein de leur association. Des témoignages vivants y sont rapportés dont notamment ceux relatifs à la grève de la faim décidée par quelques personnalités des milieux artistiques égyptiens encadrées et stimulées par la grande dame Tahiâa Karioka, actrice et danseuse, le comédien Adel Imam et Tawfik Salah, le réalisateur, de retour au pays après des années d’exil passées à Bagdad et à Damas.
Ces références documentaires à l’actualité syndicale et politique ne sont, en réalité, que la partie visible de l’iceberg. Dans ce film, c’est le cinéma, encore une fois qui est le centre d’intérêt autour duquel gravitent les péripéties de cette fiction autobiographique. C’est un cinéma qui, au détour d’une adhésion explicitée à une cause militante, n’hésite plus à afficher sa nature éminemment autoréférentielle et à radicaliser, jusqu’à l’ampoulement, la jouissance que procure l’autocitation. En effet, dans Alexandrie encore et toujours! Chahine revient sur son parcours cinématographique et sur les films qu’il a réalisés. Houda Soltane, l’une de ses actrices préférées, lui dit que «le meilleur film qu’il ait réalisé jusqu’à ce jour, est La Terre». Au regard quelque peu dubitatif et narquois que lui adresse son mentor, on a l’impression que cet avis amplement répandu et partagé ne satisfait guère (ou plus) l’auteur du Destin. Chahine a horreur d’être enfermé dans une seule étape et d’être sempiternellement encensé à travers elle. Pour un artiste authentique, l’unanimité suscitée par l’une de ses œuvres est problématique, surtout qu’elle peut se fonder sur un malentendu sinon sur la méprise. Si la question de la genèse de l’œuvre est obsédante dans plusieurs de ses films, c’est parce que Chahine en fabuleux cinéphile, s’est voulu aussi un défouisseur du minerai de ses propres images, un conservateur à la fois appliqué et désinvolte de leur mémoire, un généalogiste du jaillissement de quelques-unes d’entre elles.

La hantise du corps juvénile
Chahine est l’ennemi du vieillissement. Il refuse de s’y plier. La plupart de ses films sont, à cet égard, très à l’écoute des jeunes, un hommage émouvant rendu à leur dynamisme et à leur vitalité. Dans son superbe «Retour du fils transfuge» (Aoudet al ibn dhal), sorti sur les écrans en 1976, deux jeunes amoureux (Hichem Salim et Majda Erroumi) s’échappent de la tuerie apocalyptique dans laquelle plongent les tenants d’un monde ancien dépassé et sénile. L’engagement militant lui-même n’émeut et n’entraîne que parce qu’il est fêté par des corps jeunes et enthousiastes comme l’illustre la chanson «La rue est à nous!» qu’entonnent en chœur, dans le même film, une collectivité d’ouvriers excédés par les agissements tyranniques de leur patron (Chokri Sarhane).
Le fantasme d’une jeunesse éternelle est récurrent chez Chahine. Dans Alexandrie encore et toujours!, Chahine, l’acteur et le réalisateur, s’adresse aux jeunes qui l’entourent en ces termes : «Je bouge, danse et fais l’amour mieux que vous tous!». On le voit, effectivement, imiter un numéro de danse de Gene Kelly, le chorégraphe hollywoodien des années 50, qu’il admire et auquel il dédie son film poignant, Le sixième jour. Dans une autre séquence, le jeune Omar (Amr Abdeljélil) danse au rythme d’une chanson de la Diva égyptienne, Oum Kalthoum, désemparé, triste et plié en deux parce qu’il n’a pas obtenu le prix d’interprétation qui lui était en principe destiné au cours d’un festival international de cinéma.
Cette obsession d’un corps jeune et vigoureux, dans Alexandrie encore et toujours! est d’autant plus vive que l’acteur principal, le jeune Mohsen Mohieddine, qui devait jouer, a fait défection et a mis fin à sa relation tumultueuse avec le cinéaste. Comment remplacer un acteur irremplaçable et qui a été l’étoile lumineuse du cinéaste, son alter ego indispensable, dans la plupart des films d’inspiration autobiographique réalisés au cours des années 80? Tel est le vrai sujet dans Alexandrie encore  et toujours! Chahine est désorienté par la désertion de son protégé et ne trouve aucune raison convaincante à ce qu’il appelle la «trahison» de son acteur fétiche. S’il s’investit entièrement dans ce film en tant qu’acteur, en exposant son corps chétif et malingre, au souvenir du bon vieux temps du music-hall, c’est parce que le septuagénaire Chahine cherche à sublimer une rupture qui le fait beaucoup souffrir. Envoûtante est cette incroyable prise de risque et qui n’a pas d’équivalent dans le cinéma arabe.
H.K.

La Presse (Tunisie)
L’auteur du premier film arabe autobiographique
Par Tahar CHERIAA


Ami intime et compagnon de route de Youssef Chahine dans la trajectoire difficile du cinéma arabe, Tahar Cheriaâ, fondateur des JCC, Journées cinématograhiques de Carthage, a écrit il y a 23 ans un article  en hommage au regretté,  le qualifiant de «l’auteur du premier film arabe autobiographique». C’était précisément en 1985 dans «CinémAction». Un numéro totalement consacré à «Youssef Chahine l’Alexandrin.»

En voici l’intégralité.
J’ai d’abord connu Youssef Chahine en tant que critique et en tant que cinéphile en Tunisie. Ciel d’enfer, en 1953, était déjà un film provoqué par les évènements politiques de l’Egypte : la réforme agraire de Nasser qui avait entraîné la révolte des hommes d’un grand pacha. Mais l’engagement de Chahine en restait encore au niveau de la sensibilité. Pendant longtemps, son engagement politique est resté d’ailleurs entre guillemets. C’est avec la Terre, peut-être, qu’il a été davantage vécu par rapport au peuple égyptien, plus que par rapport à une classe ou à sa familiarité quotidienne. Chahine est en un sens un petit bourgeois cosmopolite. La Terre n’est pas le film d’un cinéaste politiquement   engagé mais un film qui témoigne d’un grand lyrisme  et de l’dentification sentimentale à une classe avec laquelle il se solidarise impulsivement et émotionnellement.   Dans Le Choix, on retrouve la même sensibilité mais à travers une polarisation autour de quelques questions centrales dans un milieu d’intellectuels (malgré le double très schématique de l’homme du peuple).
Dans Le moineau, le personnage de Bahiyya a été  constitué d’un bloc de glaise du Nil. On y trouve un engagement beaucoup plus humain (par le sang, les nerfs, les penchants, l’affectivité, beaucoup plus que par la raison raisonnante). On peut dire qu’à partir du Choix, le cinéma de Chahine se rapproche de celui de Godard. Le moineau traduit une maturation de ce qu’il a éprouvé lui-même.
Le tout prend une autre allure à partir du Retour de l’enfant prodigue, puis dans Alexandrie pourquoi ? et dans la mémoire où, pour la première fois, apparaît  vraiment le citadin, l’Alexandrin, l’intellectuel, le méditerranéen qui parle de ce dont il voulait sans doute parler depuis longtemps : de tout ce qui compose l’Egypte. Il en parle à la première personne, en mettant en scène ses journaux intimes, ses expériences, ce qui a tissé sa vie. On y trouve toute l’Egypte politique, intellectuelle, culturelle  et idéologique (mais sans dogmatisme et sans qu’il y ait monopole des valeurs musulmanes, chrétiennes ou juives). Dans l’histoire, Youssef Chahine restera celui qui a tourné le premier film autobiographique arabe. Donnée qu’en fait on rencontrait déjà mais dissimulée derrière une intrigue, dans Gare centrale.
Sur le plan technique, on sent chez lui une volonté exacerbée de professionnalisme, une volonté aussi de se faire lire par les Occidentaux. En ce sens, il est un peu comme le tournesol qui se meut dans la direction du soleil.
Le cinéma de Youssef Chahine constitue une œuvre généreusement ouverte qui permet aux occidentaux de comprendre le monde arabe. S’ils ne font pas cet effort grâce au cinéma de Chahine, alors ils ne le feront   jamais.
T.C. (fondateur  des JCC)
 
La Presse (Tunisie)
Spécial Youssef Chahine Regard de Youssef Chahine sur les JCC

Spécial Youssef Chahine Regard de Youssef Chahine sur les JCC «Entre la Tunisie et moi, c’est une vraie histoire d’amour»
Le monstre sacré du cinéma arabe et mondial, Youssef Chahine, vient de tirer sa révérence, laissant derrière lui un immense legs : une quarantaine de films en tous genres : historique, drame, comédie musicale, comédie tout court.

Rappelons-nous : La terre, Gare centrale, Le moineau, Hadoutha Masria, Alexandrie pourquoi ?, Alexandrie encore et toujours, Le destin, et nous en passons.

Tous ces films ont été suivis avec passion par les cinéphiles et le large public lors des différentes sessions des Journées cinématographiques de Carthage (JCC).

Et c’est justement sur cette «histoire d’amour» entre Youssef Chahine dit «Jo» et les cinéphiles tunisiens que nous allons nous focaliser. Et ce, au-delà de l’importance de son œuvre riche et engagée (voir article ci-contre de Hédi Khélil) Gros plan, donc, sur une «idylle» de près de 40 ans.

«Entre la Tunisie et moi, c’est une vraie histoire d’amour qui est née depuis la création des JCC».
C’est la déclaration que nous a faite Youssef Chahine dans une interview qu’il a accordée à La Presse en octobre 1994, et ce, à l’occasion des JCC.
Il est vrai que Youssef Chahine a été très tôt découvert et célébré à Carthage, bien avant «Cannes», «Venise», «Berlin» et «Le Caire», puisque dès la 2e édition des JCC en 1970, soit 27 ans avant le Festival de Cannes, il avait déjà reçu un Tanit d’or pour l’ensemble de son œuvre, et c’est Le choix, un film d’auteur des plus difficiles, qui était alors en compétition. Dès lors, Youssef Chahine est devenu un habitué de cette manifestation et de bien d’autres internationales et nationales que compte le pays.
En fait, c’est Tahar Cheriaâ, le fondateur des JCC, qui, rencontrant Chahine au Festival de Cannes, l’invita à venir présenter ses films sous nos cieux. Ce qu’il accepta de bon cœur.
D’emblée, l’auteur de La Terre a été adopté et adulé par les cinéphiles et le grand public, notamment pour l’engagement et la puissance de ses films aussi bien dans le fond, les sujets sociaux traités, que dans la forme, récits parallèles, nouveaux cadrages, montage tout en flash-back et en brisures, etc.

Et l’on se rappelle avec quel engouement et quelle passion les films de Chahine étaient accueillis par les cinéphiles aux JCC : Le moineau en 1972 (projeté à la salle du Palmarium aujourd’hui disparue) où le cinéaste analyse les raisons de la défaite de l’Egypte lors de la guerre israélo-arabe en 1967. La mythique, scène finale de ce film politique est l’une des plus expressives et émouvantes du cinéma mondial : à la fin de la guerre des Six-Jours, le peuple égyptien, trompé par la propagande officielle, apprend la défaite avec stupeur, le président Gamel Abdenasser annonce à la radio sa démission mais le peuple, dans un élan général, refuse la défaite et descend dans la rue en scandant : «Ha N’hareb» («Nous allons nous battre, nous allons résister.») Une scène qui donna à tous la chair de poule et une fin en apothéose accueillie par un tonnerre d’applaudissements. Le débat qui suivit fut tout bonnement mémorable. En 1976, Chahine était encore et toujours présent avec Le retour de l’enfant prodigue. Puis, en 1978, avec Alexandrie pourquoi ?, le premier film clairement affiché autobiographique.

Cet opus marqua le premier épisode d’un triptyque comportant également La mémoire en 1982 et Alexandrie encore et toujours en 1990. Le public des JCC découvrit d’autres opus plus ou moins importants du maître : L’émigré (en 1994), Le destin (en 1998), L’autre (en 2000), Alexandrie-New York (en 2004) (en attendant Le chaos pour les JCC 2008).

Tous ces films étaient programmés soit à l’ouverture, soit à la clôture des différentes sessions du festival, car depuis Le choix, Chahine qui fut également président du jury de la 13e session des JCC en 1990, n’a plus présenté de films en compétition, préférant, avait-il commenté, «laisser la place aux jeunes cinéastes arabes et africains».

«L’amour
du public des JCC: le prix le plus précieux»
Outre l’amour que le public lui vouait, Chahine a tissé de solides amitiés avec tous les protagonistes du cinéma tunisien entre producteurs, réalisateurs, acteurs, animateurs de la vie culturelle, etc. Et c’est lui-même qui évoque dans cette même interview qu’il nous a accordée ses relations étroites et amicales avec le milieu cinématographique tunisien : «Avec mon ami Tahar Cheriaâ, on parlait de tout : de production, de distribution ainsi que des problèmes des cinémas arabo-africains, mais aussi de solution pour leur émergence et leur développement. On veillait très tard jusqu’au petit matin, on discutait ferme, on échangeait des idées, on polémiquait, on se chamaillait, on se bagarrait pour nos opinions pas toujours concordantes... »

Des figures de notre cinéma, feu Ahmed Bahaeddine Attia, Hassen Daldoul, Abdellatif Ben Ammar, Ridha Béhi, feu Brahim Babaï, Naceur Ktari et autres l’ont tant aimé et adulé. C’est qu’il en a inspiré plusieurs, notamment Nouri Bouzid. Aussi bien dans le fond que dans la forme (Sabots en or, notamment). Chahine était aussi l’ami des journalistes, des critiques, des organisateurs, des décideurs et des cinéphiles. Ces relations se sont aussi concrétisées dans le travail, puisque Chahine a coproduit avec l’ex-Satpec Essaka met, de Salah Abou Seïf, et Chafika wa Metwalli de Ali Badrakhane. Bref «Jo» était une figure familière et complice qui a accompagné les JCC pratiquement dans toutes leurs sessions à tel point qu’on ne pouvait imaginer une édition de ce festival, sans sa frêle silhouette en éternel mouvement, tant il s’agitait et bougeait sans cesse, sans son air malicieux et ses éclats de rire, mais surtout sans ses piques politiques enflammées sur l’état du monde arabe.

Une édition des JCC sans l’incontournable débat autour de l’un de ses films relevait de l’inimaginable. Les cinéphiles des ciné-clubs attendaient l’occasion avec impatience pour rencontrer, dans l’un des temples de la cinéphilie, la Maison de la culture Ibn Khaldoun, celui qui, à leurs yeux, symbolisait «la conscience cinématographique du monde arabe». «Le père du cinéma engagé dans le monde arabe». C’est pourquoi les débats entre Chahine et les cinéphiles— que son film ait remporté leur adhésion ou pas — pouvaient être passionnés, enflammés, fougueux mais jamais teintés d’animosité. Chahine demeurera, pour eux, malgré toutes les critiques qu’ils pouvaient lui adresser, une îcone à ne pas écorner, un symbole intouchable.

Plus, l’auteur-réalisateur et acteur de Gare centrale a exprimé tout son amour pour les JCC dans un ouvrage de rétrospective de ces Journées (1966-2004), édité par le ministère de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine. Témoignage : «J’atteste qu’avec la reconnaissance dont ont témoigné les JCC pour mon œuvre, et ce, depuis 30 ans, j’ai entamé les premiers pas de mon existence sur la carte cinématographique mondiale et j’atteste que cette reconnaissance a facilité la diffusion de mes films dans plusieurs contrées du monde.

Et j’atteste que parmi les plus beaux jours de ma vie comptent ceux que j’ai passé dans les bras de la Tunisie qui m’ont offert l’opportunité de découvrir de beaux films africains que je n’aurais pu voir ailleurs.

Enfin, je reconnais, en toute sincérité, que l’artiste peut recevoir des décorations et des prix de nombreux pays et festivals, mais il n’en demeure pas moins vrai que le prix le plus précieux, le plus prestigieux et celui qui m’a le plus touché durant ma vie est celui de l’amour que voue le public des JCC à mes films. J’aime vos Journées cinématographiques de Carthage, j’aime votre peuple et j’aime votre pays». Un vrai testament d’amour que le cinéaste aura légué au public et aux organisateurs tunisiens, ainsi qu’aux cinéastes confirmés et aux jeunes talents tunisiens, arabes et africains.

Le Temps (Tunisie)
Le maître du cinéma arabe et africain, Youssef Chahine, s’éteint.

Dimanche 27 juillet 2008, le grand réalisateur égyptien s’est éteint à l’âge de 82 ans après avoir passé quelques semaines dans le coma suite à une hémorragie cérébrale. Le départ de ce grand réalisateur, dont l’étendue des capacités artistiques n’avait pas de limites, a plongé le monde du cinéma arabe et africain dans le deuil, un monde qui saura toujours se souvenir de lui et de ses films qui sentent la vie, l’amour et la solidarité, et qui relatent tout le désarroi des peuples en détresse.

Youssef Chahine, né le 25 janvier 1926 à Alexandrie est réalisateur, acteur, scénariste et producteur égyptien de renommée mondiale, surtout depuis qu’il a reçu le prix du cinquantième anniversaire du festival de Cannes en 1997 pour l’ensemble de ses œuvres. Un grand metteur en scène dont la force résidait dans sa persévérance et sa soif de liberté et de justice sociale. On sentait chez lui non seulement le désir mais aussi le devoir de critiquer tout ce qui n’avait pas l’air d’aller convenablement aussi bien dans la société égyptienne que dans le monde arabe, ce qui faisait de lui un réalisateur toujours en colère, pourtant sans haine ni rancune.

Des détracteurs ? Il en a toujours eu ! Mais il ne cessait de les surprendre par le travail et les prouesses successives. D’ailleurs, à 81 ans, il continuait encore à nous émouvoir par des chefs-d’œuvre  sensationnels : son dernier film, « Le Chaos » coréalisé avec Khaled Youssef, sorti en 2007, prend pour cible un des grands fléaux de la société égyptienne, à savoir la corruption policière. Il s’agit d’un pamphlet de la société égyptienne lancé sur la figure des dirigeants qui gouvernent par la loi du plus fort et dont les événements se déroulent dans un quartier populaire, où les contradictions sociales sont très flagrantes : d’une part, une population écrasée par la misère et, d’autre part, une minorité de riches qui vit au dessus de la loi… On y voit des personnages qui luttent pour une application équitable de la loi et pour le rétablissement de l’ordre dans la société, une population en colère qui manifeste contre l’injustice sociale. « Le Chaos » a assuré des recettes faramineuses qui ont atteint les 10 millions de livres égyptiennes. Une première pour le grand réalisateur, qui vient couronner une longue carrière !

L’injustice sociale. Il en faisait d’ailleurs son cheval de bataille dès ses tout premiers films : on se souvient toujours « La terre » (1969) qui ne cache pas d’ailleurs les idées socialistes du réalisateur et sa sympathie pour la population paysanne. Victime de la censure qui l’a toujours poursuivi, il ne cessait de lutter contre l’injustice, la corruption, l’obscurantisme et  l’intégrisme, comme dans « Le Destin » qui porte dans son générique la fameuse phrase : «La pensée a des ailes, nul ne peut arrêter son envol.» Chahine consacrait toute son œuvre à la tolérance, ayant toujours agi avec amour dans la vie comme dans le cinéma. Amour et politique étaient pour lui indissociables. Il déclara un jour dans une interview en février 2005, en marge du Festival du film d’amour de Mons : « Les manifestations sont un acte d’amour. Dès qu’il y en a une, j’en suis, sans même savoir de quoi elle parle ! » On respecte en l’homme ses positions politiques courageuses et c’est pour cette raison qu’il était plus célébré et honoré à l’étranger que dans son pays ! C’est en effet lui qui, un jour, a osé comparer le chef du gouvernement égyptien au premier ministre israélien Ariel Sharon, disant que les deux chefs expulsaient des personnes de leurs maisons ! Il a déclaré en public son hostilité aux Etats-Unis d’Amérique, quoique grand amoureux de ce pays où il avait fait ses études, et a même qualifié le président Bush d’«ignare» et d’«assez peu intelligent» pour avoir occupé l’Irak et déclaré la guerre à l’Islam ! Son film «Alexandrie New-York» était bien le message de cette rupture avec ce pays !

Dans ses œuvres, il a multiplié les styles : du mélodrame chanté dans «J'ai quitté ton amour» avec Farid El Atrache, à la reconstitution historique dans le film : «Adieu Bonaparte» à l’autobiographique  comme dans la trilogie «Alexandrie, pourquoi?» (qui reçut l’Ours d’Argent et le grand prix du jury au Festival de Berlin 1978), «La mémoire» (1982), «Alexandrie encore et toujours» (1989).

Le grand réalisateur aimait ses acteurs bien que dur au travail ; il encourageait aussi les jeunes talents qui, de prime abord, voyaient en lui un grand monstre à craindre, mais dès qu’ils le côtoyaient ils étaient rassurés ! C'est lui qui a découvert l'acteur Omar Sharif, qu'il faisait tourner dans «Ciel d’enfer» (1954), la chanteuse libanaise Majda Erroumi, qui, grâce à lui, connut un grand succès dans le film «Le retour du fils prodigue», ainsi que le jeune acteur égyptien Khaled Nabaoui qui jouait dans le même film ; sans oublier notre compatriote Latifa Arfaoui qui a joué dans le film «Silence…on tourne» (2001).

Youssef Chahine n’est plus, mais son œuvre persistera dans la mémoire de tout le peuple arabe et africain et dans celle des fans de ses  films à travers le monde. Un grand réalisateur qui a marqué l’histoire du 7e art, et dont les œuvres abordent avec réalisme et humanisme, et surtout avec une ténacité inégale, les grands maux non seulement inhérents à la société égyptienne, mais aussi ceux qui concernent le monde arabe et l’humanité en général.
Hechmi KHALLADI


Le Quotidien (Tunisie)
Youssef Chahine n’est plus : Le chantre d’une Egypte libre


Youssef Chahine, «Jo» pour les intimes et les amis, et ils étaient légion, est décédé dimanche à l'aube à l'âge de 82 ans, après avoir passé six semaines dans le coma à la suite d'une hémorragie cérébrale. Cet homme d’une grande simplicité n’avait tiré de sa célébrité aucune vanité. Pour lui, la véritable victoire aurait été l’éradication de la corruption, de l’intégrisme religieux, le triomphe de cet interminable combat pour la liberté d’expression.

«Youssef Chahine est décédé à 03H30 ce matin (dimanche ndlr) à l'hôpital militaire de «Maadi», dans la banlieue du Caire, a déclaré son ancien disciple, le réalisateur Khaled Youssef. Ses funérailles ont eu lieu hier en la cathédrale grecque-catholique du Caire. Puis le cinéaste a été enterré dans le caveau familial à Alexandrie, la grande ville du nord où il est né», a précisé l'agence officielle Mena.

«Au revoir Chahine», saluait dimanche la télévision publique dans un bandeau, après avoir annoncé la mort du dernier monstre sacré des cinéastes égyptiens.

«C'était l'un des cinéastes les plus importants du monde, et pas seulement du monde arabe», a affirmé Nour Chérif.

Chahine était une véritable «école du cinéma égyptien», a pour sa part estimé le critique de cinéma Kamal Ramzi. «Tous ceux qui ont travaillé avec lui ont beaucoup appris de son style».

Pourtant à ses débuts, rien ne le destinait à cette carrière de metteur en scène engagé. Né à Alexandrie, le 25 janvier 1926, d’un père libanais et d’une mère grecque, il appartient à cette société décrite par l’écrivain voyageur Lawrence Durell.

Études au Collège Saint-Marc, puis au Victoria Collège, il s’initie ensuite à la technique du cinéma en Californie. De retour en Egypte, le cinéaste italien Alvise Orfanelli lui donne l’occasion de réaliser son premier film, Papa Amine, en 1950. C’est un succès, il se lance dans un mélodrame, puis un film d’amour et, en 1953, crée une vedette : Omar Sharif.
Une métamorphose s’annonce, peut-être liée à la révolution des Officiers libres en 1952. Chahine quitte le genre léger, analyse les diverses composantes de la société, la vie du peuple, des êtres marginaux… En 1958, Bab el-Hadid (La Gare centrale) fait mouche.

C’est aussi le point de départ d’une production axée sur les facettes de la société égyptienne. D’un film à l’autre, il aiguise son analyse et ses critiques. Son film autobiographique, Alexandrie, pourquoi ? tourné en 1978, rappelle la lutte contre l’occupation anglaise de son pays. Adieu Bonaparte s’insurge contre l’invasion française… Le nom de Youssef Chahine est désormais connu en France et en Europe.
Bien qu’attaqué par la censure islamiste, Chahine s’attaquera avec courage au fanatisme religieux dans Le Destin. «Mon message, celui que je prône depuis toujours, c’est l’ouverture vers l’autre».

Il poursuit sa lutte, malgré une surdité de plus en plus accentuée, et des problèmes cardiaques. Il s’insurge contre la corruption, la torture, l’autoritarisme… C’est la clé de son succès en Egypte, où il est perçu comme le chantre des libertés, et où l’on est très fier de son renom international. «Il décrit les tares de la société égyptienne. Il dit à voix haute ce qu’une bonne partie des Egyptiens n’ose pas chuchoter», déclare un intellectuel.
Son dernier film, Le Chaos (Al-Faouda), lancé le 5 décembre 2007 au Caire et à Paris, sera son testament : «Je tente de mettre le doigt sur le destin de mes compatriotes, qui ont si peu à dire en ce qui concerne les affaires du pays…»
Le chantre d’une Egypte nouvelle n’est plus, mais il a toujours su que la lutte, après lui, se poursuivrait.

Le Renouveau (Tunisie)
Un géant du cinéma mondial n’est plus

Engagé, lucide, novateur… D’œuvre en œuvre, Youssef Chahine aura tissé des récits empreints de réalisme, composé des fictions politiques et un cinéma d’analyse, traduit aussi bien les élans nationalistes que les expressions de toutes les crises.
Comme le souligne le critique Yves Thoraval, Chahine fut «l’un des témoins de l’histoire immédiate». Ce fils d’un avocat d’origine syrienne est né à Alexandrie en 1926. Ses études au Victoria Collège de cette ville se passent dans un milieu privilégié. Suivra alors un long séjour en Californie où il rencontrera sa vocation vériable : devenir acteur, être cinéaste.
Commencera dès lors un long parcours ponctué d’œuvres maîtresses qui vaudront à Chahine d’être salué par les festivals les plus prestigieux qui, de Cannes à Venise, lui dérouleront le tapis rouge alors qu’il n’avait  encore que 25 ans.

Deux œuvres majeures
Deux films marquent les les trente premières années de la filmographie de Chahine qui aimait dire que «son langage n’est pas formé de paroles et de phrases mais de plans et de séquences». Ces films sont respectivement «Bab El Hadid» (1958) et «La terre» (1968).
Auparavant, Chahine aura réalisé plusieurs autres œuvres de moindre intensité mais qui auront laissé une trace dans l’histoire du cinéma arabe. Ainsi en est-il de «Ciel d’enfer» (1953) et «Eaux noires» (1955) qui, dans une veine très répandue, peignent l’affrontement entre féodaux et paysans sur fond des paysages splendides de la Haute Egypte. Ces deux films qui constituent deux époques de la même œuvre ont été également les œuvres qui avaient révélé sur le grand écran Omar Sharif et Faten Hamama qui deviendront les interprètes fétiches de Chahine.
Bien sûr, l’œuvre de Chahine, à ses débuts, est d’une diversité étonnante: mélodrames paysans comme «Le fils du Nil» (1951), alternent avec fantaisies humoristiques dans la veine de «Baba Amine» (1950) avec Farid Latrache et Chadia côtoient les mélodrames les plus larmoyants dont il tourna un nombre important dans les années cinquante.
Il faudra attendre 1958 et «Bab E Hadid» pour que cette profusion des genres soit canalysée par une dimension esthétique et l’avènement d’un code cinématographique qui élève le drame social  à la dimension d’un nouveau réalisme tout en métaphores.
Ce film, d’une puissance intacte malgré les cinquante ans qui nous séparent de sa naissance, prend pour  socle un lieu de transit, une gare centrale vers laquelle affluent  campagnards en exode, déclassés en tous genres et travailleurs déployant toutes les stratégies de survie possibles et imaginables.
Au cœur de ce réseau toujours en mouvement, trois personnages émergent: un syndicaliste à gros  bras, une plantureuse commerçante et un vendeur de journaux infirme. Le contexte politique du film donne son fond à cette œuvre qui est également psychologique voire fantastique. Un film-balise dans l’histoire du cinéma arabe.

Une quête perpétuelle
Dix ans plus tard, «La Terre» (1968) annonce un nouveau cycle dans la filmographie de Youssef Chahine. Réalisée d’après un roman de Abderrahman Charkaoui, cette œuvre décrit la lutte pour l’eau dans le monde rural égyptien. Chronique des petits paysans, ce film a le mérite d’inverser  la perspective du cinéma égyptien et de mettre la vie communautaire rurale au premier plan. Présenté à Cannes en 1970, ce film inaugure une série qui allait consacrer Chahine comme l’un des cinéastes les plus populaires dans le monde arabe.
Les œuvres qui suivront sont «Le choix» (1970)  (qui sera le Tanit d’Or des JCC de la même année), «Le moineau» (1973) qui remportera le cèdre d’or à Beyrouth et dont le message politique était des plus clairs: «Que pensaient les Egyptiens après la défaite et la démission de Nasser?».
Ce cycle sera complété par «Le retour de l’enfant prodigue» (1976). En huit années, Chahine aura autopsié les ressorts profonds de l’âme de son peuple tout en élaborant une réflexion profonde sur les hésitations des intellectuels ou la mort de la figure paternelle. Pour reprendre les termes de l’auteur: «Ces films sont l’histoire d’une blessure à cicatriser, celle de la défaite de 1967, puis l’abandon par le chef»

Pour la liberté et la tolérance
Autre époque, autres blessures. Avec le début des années 80, Youssef Chahine déploiera son œuvre selon un hiatus fertile. D’une part, des films autobiographiques qui constituent un cycle dont Alexandrie est l’incontestable cœur battant, et d’autre part des films épiques où métaphores et allégories distillent des plaidoyers pour la liberté et la tolérance.
De «Saladin» (1963) à «Adieu Bonaparte» (1988), c’est une veine historique que creuse Chahine avec une esthétique que le temps bonifiera et un propos dont «Le destin» (1998) constitue l’apogée.
Sur l’autre versant de son œuvre, c’est Alexandrie et le cinéaste qui sont au cœur d’un dispositif qui élève Alexandrie à la dimension d’un mythe cinématographique. Beaucoup d’autres œuvres fortes ont marqué les derniers opus de Chahine qui avec «L’autre» laisse un testament cinématographique à l’intention des nouvelles vagues du cinéma arabe.
Cinéaste de la conscience sociale, intellectuel dont la caméra trouve des accents qui rappellent le cinéma russe de la grande époque, acteur qui sait toujours trouver les tonalités exactes dans ses rôles, Youssef Chahine ne se résume pas en quelques lignes.
Sa carrière est d’une durée exceptionnelle. En 58 ans, il aura tourné sans relâche avec un principe inamovible qu’il condensait en une phrase: «Chaque nouveau film que je réalise m’apprend quelque chose».
Le film s’est désormais interrompu. Le 27 juillet 2008, Youssef Chahine nous quittait… Reste son œuvre  qui est déjà entrée dans la légende des siècles et qui constitue l’un des socles du cinéma arabe contemporain.

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  Commentaires (1)
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 1 Une grande pensée pour un grand homme
Ecrit par Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir website, le 07-09-2008 07:01
http://tunisie-harakati.mylivepage.com 
 
paix pour cet homme.

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